Entrée royale à Versailles avec le Te Deum Prelude de Charpentier
Les coulisses
Te Deum in D major, H. 146: I. Prelude

Salut, moi c'est Marc-Antoine Charpentier et je vais te raconter l'histoire qui se cache derrière mon Te Deum Prelude. Tu vas découvrir comment une marche solennelle écrite pour une église parisienne au dix-septième siècle a fini par annoncer les plus grands événements à la télévision après des siècles d'oubli. Si tu as envie d'apprendre à reconnaître nos morceaux dès les premières notes grâce à mes confrères compositeurs et moi, n'hésite pas à lancer l'entraînement sur ce site.
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Du pain bénit chez les jésuites
J'ai composé ce Te Deum Prelude à Paris dans les années 1690, à l'époque où j'étais maître de musique à l'église jésuite de Saint-Louis. Pendant ces années-là, je donnais aussi des leçons de composition à Philippe d'Orléans, le neveu du roi Louis XIV, ce qui me gardait bien occupé. Chez les jésuites, on ne lésinait pas sur les moyens pour rendre les grandes cérémonies aussi impressionnantes qu'un spectacle royal. J'avais donc carte blanche pour écrire une musique capable de faire vibrer les vitraux sans pour autant faire tomber le plâtre du plafond.Une fête dont on a perdu le carton d'invitation
J'ai écrit ce grand motet pour célébrer un triomphe français pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Comme aucun document de l'époque n'a gardé la date exacte de la première, les spécialistes hésitent encore sur l'événement précis. La plupart pensent que c'était pour fêter la victoire de Steenkerque en août 1692, tandis que d'autres penchent pour le traité de Turin en 1696. Dans tous les cas, il fallait remercier le ciel avec éclat, et la discrétion n'était clairement pas à l'ordre du jour.La recette du joyeux vacarme
Pour donner tout de suite le ton, j'ai choisi d'écrire mon œuvre en ré majeur. Dans mon traité intitulé Règles de composition, j'explique d'ailleurs que je trouve cette tonalité à la fois joyeuse et très guerrière. Sur les quatre versions du Te Deum de ma main qui ont survécu, celle-ci est la seule où j'ai invité la trompette et les timbales. C'est un peu l'équivalent musical d'ouvrir toutes les fenêtres un matin d'été : impossible de continuer à somnoler sur son banc.Une promenade bien rythmée
J'ai construit cette ouverture purement instrumentale sous la forme d'une marche en rondeau à deux temps. Le principe est tout simple : mon refrain principal revient régulièrement entre des couplets plus doux confiés aux cordes, aux flûtes et aux hautbois. Cela permet de garder un côté solennel et entraînant sans épuiser les oreilles de l'assemblée dès les deux premières minutes. On avance ainsi d'un pas ferme et régulier, comme un cortège officiel qui prend tout son temps pour remonter l'allée centrale.Chanteurs au repos forcé
Beaucoup de gens l'oublient aujourd'hui, mais ce Te Deum Prelude n'est en réalité que le hors-d'œuvre d'une pièce bien plus vaste. Après cette entrée confiée uniquement à l'orchestre et à la basse continue, la suite de mon grand motet dure environ vingt-cinq minutes. Huit solistes et tout un chœur mixte entrent alors en scène pour chanter le texte latin à travers dix autres sections. Pendant que mes instrumentistes transpirent dès la première mesure, les chanteurs peuvent donc tranquillement s'éclaircir la voix en coulisses.Non, Lully n'y est pour rien
J'aimerais d'ailleurs profiter de ce moment entre nous pour régler un petit malentendu qui traîne parfois dans les conversations. Certains s'imaginent que mon contemporain et rival Jean-Baptiste Lully est l'auteur de cette célèbre fanfare, sous prétexte qu'il a écrit son propre Te Deum en 1677. Je te rassure tout de suite : chaque note de cette ouverture en ré majeur est bien de moi. C'est déjà assez agaçant de devoir partager la vedette à la cour de son vivant, alors je ne vais pas lui laisser mes lauriers après ma mort !Deux siècles et demi au fond d'un tiroir
Pourtant, j'ai bien failli ne jamais retrouver la lumière après mon décès en 1704. J'avais soigneusement rangé ma partition dans mes Meslanges autographes, qui dorment aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France à Paris. Elle est restée là dans un oubli complet pendant deux cent cinquante ans, bien à l'abri de la poussière et des regards. Il a fallu attendre l'année 1953 pour que le musicologue français Carl de Nys mette enfin le nez dans le dixième volume et redécouvre mon manuscrit.Retour sur scène et passage au studio
À partir de cette trouvaille, tout s'est enchaîné à une vitesse que je n'aurais jamais osé imaginer à mon époque. Dès 1953, le chef Louis Martini a dirigé le tout premier enregistrement moderne de l'œuvre pour la maison de disques française Erato. En 1957, Walter Kolneder a préparé la première édition imprimée moderne à Vienne, puis l'Américain Hugh Wiley Hitchcock a classé la pièce sous le numéro H. 146 en 1982. Pour une musique qui avait passé deux siècles et demi au calme plat, ce soudain tourbillon d'activité avait de quoi donner le tournis.Des narcisses suisses au petit écran
Mais la vraie surprise est arrivée en 1954, quand l'Union européenne de radio-télévision a cherché un indicatif solennel pour son réseau Eurovision. Ils ont choisi les huit premi ères mesures de mon ouverture, arrangées par Guy Lambert, pour annoncer leurs grands programmes en direct. La toute première diffusion a eu lieu le 6 juin 1954 depuis la Fête des Narcisses à Montreux, bien loin des batailles de Louis XIV. Avoue que passer d'un service d'action de grâce militaire à une fête des fleurs à la télévision, c'est une reconversion plutôt pacifique !Une célébrité sur le tard
Depuis ce jour, mon Te Deum Prelude résonne avant de grands événements internationaux comme le Concours Eurovision de la chanson ou le Concert du nouvel an à Vienne. Cette nouvelle carrière lui a même valu le surnom d'hymne de l'Eurovision auprès de millions de téléspectateurs en pantoufles. Certains croient même que j'ai écrit un simple générique de télévision au vingtième siècle, ce qui est assez flatteur pour ma jeunesse d'esprit. Finalement, mes trompettes annoncent toujours des victoires et des défaites, mais aujourd'hui les gagnants repartent avec un trophée en verre plutôt qu'avec une province !---
Est-ce que tu as aimé plonger dans les coulisses de mon Te Deum Prelude ? Ce petit voyage dans le temps ne raconte qu'une partie de l'aventure, et mon Te Deum Prelude te réserve encore d'autres belles découvertes musicales. Je t'invite à cliquer sur les liens ci-dessous si tu as envie d'explorer d'autres facettes de mon Te Deum Prelude.
