Un soir de salon avec le Nocturne in E flat major de Chopin
Les coulisses
Nocturne in E-flat major, Op. 9 No. 2

Je suis Frédéric Chopin, et voici l'histoire de mon Nocturne in E flat major. Tu vas découvrir comment un chant tout simple, né dans mon premier recueil de nocturnes, est devenu l'une de mes pièces les plus populaires, et cela vaut bien quelques minutes. Puisque mes confrères et moi t'apprenons ici à reconnaître nos pièces dès qu'elles résonnent, lance-toi dans l'entraînement et vois ce que tu retiens.
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Un titre à rallonge
Si tu me demandes le nom complet de cette pièce, je dois te sortir Nocturne in E-flat major, Op. 9 No. 2, et je reconnais que ça ressemble plus à une plaque d'immatriculation qu'à une promesse de rêve. Derrière ce nom un peu sec se cache pourtant une musique que je voulais simple et tendre. Le mot « nocturne » dit déjà l'essentiel : une pièce pour la nuit, quand la maison s'est tue et que les pensées se mettent à traîner. Le reste du titre, c'est juste de l'administration musicale.Le deuxième de la fratrie
Cette pièce n'est pas arrivée seule : elle est la deuxième de trois nocturnes réunis dans mon opus 9, et c'était la première fois que je publiais des nocturnes. Le premier est en si bémol mineur, marqué Larghetto, et il a un côté plus grave, plus recueilli. Le troisième est en si majeur, marqué Allegretto, un peu plus vif et plus décidé. Au milieu, mon Andante en mi bémol majeur joue le frère du milieu, celui que tout le monde finit par préférer sans trop savoir pourquoi.Un maître que je salue au passage
Je n'ai pas inventé le nocturne dans mon coin, et je suis très honnête là-dessus : cette pièce ressemble surtout aux nocturnes plus simples de John Field. Lui avait trouvé l'idée d'une mélodie chantante posée sur un accompagnement qui berce, et je m'en suis servi avec reconnaissance. Ce que j'y ai ajouté, c'est une manière de faire respirer la ligne, de la laisser hésiter un peu, comme quelqu'un qui cherche ses mots avec tendresse. Disons que j'ai hérité d'une belle maison et que j'ai déplacé les meubles.Un jeune homme et sa plume
Je suis né en 1810, et quand j'ai écrit ce Nocturne, j'avais environ vingt ans. Pour la date exacte, les sources se disputent encore : on parle de 1830 à 1832, selon qui on interroge, et je te laisse deviner si je m'en souviens. Ce qui est sûr, c'est que cette musique garde quelque chose de la jeunesse, une sincérité qui n'a pas encore appris à se cacher. À cet âge-là, on écrit une mélodie comme on écrit une lettre à quelqu'un qu'on aime, sans trop se relire.Une dédicace pleine de points d'interrogation
Mon opus 9 est dédié à Madame Pleyel, et là, les livres d'histoire se mettent à bafouiller. Selon une source, il s'agit de Marie Pleyel, selon une autre de Camille Pleyel, et je préfère te dire que l'on hésite plutôt que de trancher au hasard. Ce qui compte, c'est le geste : offrir trois nocturnes à quelqu'un, c'est un peu lui offrir trois soirées calmes soigneusement emballées. Qu'elle ait porté un prénom ou l'autre, elle a reçu un cadeau qui a traversé bien des salons.Du manuscrit au papier imprimé
Une pièce n'existe vraiment pour le public qu'à partir du moment où elle est imprimée, et la mienne a connu cette étape à Leipzig. L'éditeur Kistner en a publié une édition en 1833, même si une source avance plutôt 1832, et là encore je te donne les deux possibilités. Les partitions voyageaient alors de ville en ville, et c'est ainsi que des inconnus ont pu jouer chez eux ce que j'avais écrit pour moi. Rien ne me touche plus que l'idée de cette mélodie assise sur le pupitre d'un piano que je ne verrai jamais.Un plan plus malin qu'il n'en a l'air
Sous ses airs de rêverie, ce Nocturne suit un plan très rangé, que les musiciens appellent une forme binaire arrondie : A, A, B, A, B, A, puis une coda. Imagine une conversation où quelqu'un revient trois fois à son sujet préféré, en l'entrecoupant d'une petite digression. Chaque retour te rassure, parce que tu reconnais le chemin, et chaque détour te rappelle que la promenade n'est pas encore finie. La coda, elle, arrive comme la dernière phrase qu'on dit sur le pas de la porte.Une mesure où je lâche la montre
Avant la toute fin, l'avant-dernière mesure porte une indication que j'aime beaucoup : senza tempo, c'est-à-dire sans tempo. Pour un instant, l'interprète n'a plus à suivre le balancement régulier et peut laisser la musique flotter à son propre rythme. C'est comme si je disais au pianiste : « Ne regarde plus l'horloge, tu as bien mérité de souffler. » Cette petite liberté fait toute la différence entre jouer des notes et raconter quelque chose.Une chanson sans paroles
On dit de cette mélodie qu'elle est de style vocal, une vocalise, c'est-à-dire un chant qui n'a besoin d'aucun mot pour être compris. Je l'ai pensée comme une voix qui s'élève doucement, et c'est pour cela que le pianiste doit apprendre à respirer avec elle. Si tu l'écoutes en fermant les yeux, tu n'entends pas des touches qui s'enfoncent, tu entends quelqu'un qui confie quelque chose à voix basse. Cette confidence-là n'a pas de langue, et c'est exactement pourquoi elle voyage si bien.Ma pièce la plus célèbre, malgré moi
Avec le temps, ce Nocturne est devenu l'une de mes pièces les plus populaires, et on la considère souvent comme la plus célèbre de toutes. Je ne l'avais pas écrit pour cela : je pensais surtout à une soirée tranquille et à quelques mains qui sauraient la faire chanter. Pourtant, elle a trouvé son chemin vers des gens qui ne connaissent rien à la musique classique, et qui s'arrêtent soudain pour l'écouter. Si c'est ton cas, tu sais déjà l'essentiel : il suffit de se laisser bercer, et le reste viendra tout seul.---
Voilà, tu connais maintenant un peu mieux les coulisses de mon Nocturne in E flat major. Je garde un tendre souvenir de cette page, qu'on considère souvent comme la plus célèbre de toutes celles que j'ai écrites. Pourtant, elle reste d'une grande simplicité, et c'est sans doute ce qui lui permet de parler à tant de gens différents. Tu as aimé découvrir l'histoire de ce Nocturne in E flat major ? Il me ferait plaisir que tu reviennes l'écouter un soir, quand la maison est calme, en pensant à tout ce que je viens de te raconter. Il reste d'ailleurs bien d'autres choses à explorer autour de cette pièce. Tu peux par exemple prêter l'oreille à l'avant-dernière mesure, que j'ai marquée senza tempo, comme pour laisser l'interprète respirer à sa guise avant les derniers accords. Tu peux aussi chercher les liens avec les nocturnes plus simples de John Field, dont la douceur m'a accompagné. Si tu as envie d'aller plus loin, clique sur les liens proposés ci-dessous pour poursuivre ton exploration du Nocturne in E flat major.
