Des mains de géant avec le Piano Concerto No 1 de Tchaikovsky
Les coulisses

Piano Concerto No. 1 in B-flat minor, Op. 23

Tchaikovsky raconte les coulisses de l'œuvre « Piano Concerto No 1 »
Je suis Tchaikovsky, et voici l'histoire qui se cache derrière mon Piano Concerto No 1. Tu vas apprendre comment un jugement sans appel, la veille de Noël 1874, m'a poussé à répondre que je ne changerais pas une seule note, et cela vaut bien quelques minutes de ton temps. Une fois l'histoire terminée,  passe à l'entraînement  : mes collègues compositeurs et moi t'y apprenons à reconnaître nos œuvres dès les premières notes.
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Un hiver russe, une partition qui chauffe

J'écris ce concerto entre novembre 1874 et février 1875, en pleine saison de neige et de poêles allumés. Il est en si bémol mineur, et son numéro d'opus est le 23. Je l'écris pour piano solo et grand orchestre, avec quatre cors, trois trombones et des timbales. Je termine le travail le 21 février 1875, mais l'épisode qui allait marquer son histoire s'est joué quelques semaines plus tôt.

Un cadeau de Noël qui reste en travers de la gorge

La veille de Noël 1874, je montre ma partition à Nikolai Rubinstein, dont j'attends beaucoup l'avis. Son verdict est sévère : d'après les récits, l'œuvre serait si mal écrite qu'elle ne pourrait pas être sauvée, même si les mots exacts changent selon qui raconte l'histoire. Il me suggère tout de même des révisions, ce qui n'adoucit pas vraiment le moment. Disons que ce n'est pas le genre de cadeau qu'on aime trouver au pied du sapin.

Pas une seule note, parole de compositeur têtu

Je réponds que je ne changerai pas une seule note et que je publierai l'œuvre exactement telle qu'elle est. Une phrase pareille ne s'oublie pas, ni de mon côté ni du sien. Je comptais d'abord lui dédier le concerto, et tu comprendras que ce projet prend soudain un autre visage. Quand on claque la porte, il vaut mieux savoir où l'on va s'asseoir ensuite.

Une dédicace qui change trois fois de manteau

Après la dispute, je cherche à qui offrir mon concerto, et mon choix hésite un moment. Dans le manuscrit autographe, j'inscris le nom de Sergey Taneyev. Finalement, je dédie l'œuvre à Hans von Bülow, qui sera aussi son premier interprète. C'est un peu comme préparer un cadeau pour un ami, puis le confier à un autre parce qu'il saura mieux l'apprécier.

Boston, un drôle d'endroit pour une première

La création a lieu le 25 octobre 1875 au Music Hall de Boston, très loin de Moscou. Hans von Bülow tient la partie de piano, et Benjamin Johnson Lang dirige l'orchestre de la Harvard Musical Association. Pourquoi Boston ? Les avis divergent, et je préfère te laisser le doute plutôt que d'inventer une raison. Ce qui est sûr, c'est que mon concerto commence sa vie de l'autre côté de l'Atlantique, sans avoir encore été joué en Russie.

La Russie s'y met, et Rubinstein change d'avis

Le concerto arrive ensuite à Saint-Pétersbourg le 13 novembre 1875, avec Gustav Kross au piano et Eduard Nápravník à la direction. Puis vient Moscou, le 3 décembre 1875, où Taneyev joue la partie de piano. Et qui monte au pupitre pour diriger l'orchestre ce soir-là ? Nikolai Rubinstein en personne. Il devient même l'un des grands défenseurs de l'œuvre, comme quoi une querelle ne dure pas toujours aussi longtemps qu'on le craint.

Trois plats pour un seul repas

Un concerto se découpe en grandes parties qu'on appelle des mouvements, un peu comme les plats d'un repas : on change de saveur sans quitter la table. Le premier, Allegro non troppo e molto maestoso, est le plat de résistance : son thème principal vient d'une chanson populaire ukrainienne qu'un chanteur de rue m'a fait entendre, un second thème timide passe d'abord aux bois, et le piano s'offre une cadence où il joue seul. Le deuxième, Andantino semplice, ressemble à une pause tranquille au salon, avec au milieu une partie vive et légère qui bouscule un instant le calme. Le troisième, Allegro con fuoco, fait alterner une chanson ukrainienne et un chant populaire russe avant de nous emporter vers une conclusion éclatante.

Parole de compositeur, ou presque

J'avais promis de ne rien changer, et je dois avouer que je n'ai pas tout à fait tenu parole. Je révise la partie de piano autour de 1879, puis je retouche encore l'œuvre à la fin des années 1880, y compris le finale. Les sources ne donnent pas toutes exactement les mêmes années, mais elles s'accordent sur l'essentiel. La version qu'on joue le plus aujourd'hui est celle de mes dernières retouches, avec une coupure dans le finale.

Trente-cinq minutes, un orchestre bien rempli

L'éditeur Jurgenson publie d'abord un arrangement pour deux pianos en mai 1875, puis les parties d'orchestre en octobre de la même année. La partition complète n'arrive qu'en août 1879, quand le concerto a déjà beaucoup voyagé. Une exécution dure environ trente-cinq minutes, avec quatre cors, trois trombones et des timbales autour du piano soliste. Le pianiste a donc intérêt à arriver reposé, car il n'y a pas beaucoup de moments pour souffler.

Un concerto recalé qui finit par faire le tour du monde

En 1891, je dirige lors du concert d'inauguration du Carnegie Hall. Boston en 1875, puis cette grande salle en 1891 : l'Amérique m'a ouvert ses portes très tôt. Pour une œuvre jugée sans espoir un soir de Noël, le parcours n'est pas si mauvais. Retiens-en une chose : un avis sévère, même venu d'un grand musicien, n'a pas toujours le dernier mot.
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Voilà, tu connais maintenant l'histoire de ce concerto, depuis l'hiver où je l'ai écrit jusqu'à son accueil dans le monde entier. Quand j'y repense, ce qui me touche le plus, c'est la suite de l'épisode avec Nikolai Rubinstein. Il avait condamné mon œuvre sans appel, et pourtant c'est lui qui a dirigé la première à Moscou, en décembre 1875, avant de devenir l'un de ses plus fidèles défenseurs. Je lui avais promis de ne pas changer une seule note, mais je n'ai pas tenu parole, puisque j'ai retouché la partie de piano en 1879, puis encore quelques passages plus tard. Une œuvre continue de grandir longtemps après sa première version, et je trouve que c'est plutôt rassurant. As-tu aimé découvrir les coulisses de mon Piano Concerto No 1 ? J'espère qu'elles t'ont donné envie de réécouter ces quatre notes de cor, qui ne reviennent jamais, avec une oreille différente. Il reste encore beaucoup à explorer dans ce concerto, comme les chants populaires cachés dans chaque mouvement, le rôle du piano ou les différentes versions de la partition. Je t'invite donc à cliquer sur les liens ci-dessous pour poursuivre ton voyage dans mon Piano Concerto No 1. Prends ton temps, et laisse-toi surprendre par tout ce que cette musique garde encore pour toi.