Un chasseur très tendre avec les Enigma Variations: Variation IX "Nimrod" d'Elgar
Les coulisses
Variations on an Original Theme, Op. 36

Moi, c'est Elgar, et je te raconte ici les coulisses de « Nimrod », la Variation IX des Enigma Variations. Tu découvriras comment une conversation avec mon ami August Jaeger, à un moment où je songeais à tout abandonner, s'est changée en cette page lente et grave. Sur ce site, mes confrères compositeurs et moi t'apprenons à reconnaître nos œuvres dès les premières notes ; lance l'entraînement et essaie.
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Un soir d'octobre, un piano et une épouse attentive
Tout commence un soir d'octobre 1898, après une journée passée à donner des leçons. Je suis fatigué, je m'installe au piano et je laisse mes doigts aller où ils veulent, sans aucun projet. Ma femme Alice, qui écoute depuis la pièce voisine, remarque une petite mélodie que je viens de jouer et me demande de la reprendre. Je la retravaille, et c'est ainsi que naît le thème dont toutes les variations vont découler.Un autodidacte sans protecteur
À cette époque, je n'ai rien d'un compositeur gâté par le sort. J'ai surtout appris tout seul, personne d'influent ne me protège, et je complète mes revenus en donnant des leçons de violon. Mon oratorio Caractacus vient pourtant d'être créé au festival de Leeds, en octobre 1898, ce qui me donne un peu de courage. Alice, elle, me soutient autant dans la musique que dans la vie de tous les jours, et sans elle je n'aurais sans doute pas continué.Une galerie de portraits en musique
Je dédie l'ensemble de l'œuvre « à mes amis représentés dans ces pages ». Chaque variation dessine en effet un ami ou un petit cercle d'amis, un peu comme un album de photos que l'on aurait mis en musique. Les gens que je connais y apparaissent avec leur façon de rire, de marcher ou de se fâcher. « Nimrod » est la neuvième de ces pages, et c'est la plus recueillie de tout l'album.Un chasseur nommé Jäger
Mon ami August Jaeger travaille chez l'éditeur Novello & Co, où il est entré en 1890 et où il dirigera plus tard le bureau d'édition. Or « Jäger » veut dire « chasseur » en allemand, et Nimrod est le puissant chasseur de l'Ancien Testament. Voilà tout le secret du titre : un simple jeu de mots sur son nom de famille, qui ne dit rien des qualités du personnage biblique. Je trouvais l'idée assez drôle pour la garder, et elle est restée gravée sur la partition.Onze ans de lettres franches
Nous nous sommes rencontrés à la fin de 1897, et nous ne nous sommes plus quittés, du moins par écrit. Nos échanges ont duré onze ans, et Percy M. Young les a réunis plus tard dans un livre intitulé « Letters to Nimrod ». Jaeger était ce que j'appelais un « critique sévère », le genre d'ami qui te dit en face ce qui ne va pas dans ta page. C'est précisément pour cela que j'écoutais ses avis avec autant d'attention.Un souvenir plutôt qu'un portrait
On croit souvent que « Nimrod » décrit le caractère de Jaeger, mais ce n'est pas tout à fait ce que j'ai voulu faire. J'ai plutôt raconté quelque chose qui s'est réellement passé, c'est-à-dire notre conversation sur les mouvements lents de Beethoven. La musique garde donc la chaleur d'un moment partagé entre deux amis plus que le dessin d'un visage. C'est sans doute pour cela qu'elle parle à des gens qui n'ont jamais entendu parler de Jaeger.Une énigme que je n'ai jamais résolue pour personne
Au-dessus du thème de départ, Jaeger a écrit le mot « Enigma » pendant qu'on préparait la grande partition. Ce mot désigne donc le thème lui-même, et non l'œuvre entière, même si tout le monde l'emploie aujourd'hui pour l'ensemble. Quant à l'énigme cachée derrière ce thème, personne ne l'a résolue, et je n'ai accepté aucune des solutions proposées de mon vivant. Certains pensent que le mouvement lent de Beethoven en serait la clé, mais cela n'a jamais été prouvé.La première, devant un public londonien
L'orchestration est terminée en février 1899, et je peux enfin respirer un peu. La création a lieu le 19 juin 1899 au St James's Hall de Londres, sous la direction de Hans Richter. Dans la salle, le public découvre une œuvre où chaque ami est représenté, ce qui est plus rare qu'on ne le croit. Novello & Co publie la même année un arrangement pour piano, pour que chacun puisse rejouer ces portraits chez soi.Quand Jaeger m'a demandé un finale plus long
Après la création, Jaeger me dit franchement que le finale lui paraît trop court. Je ne suis pas très enthousiaste au début, puis je réfléchis, et je finis par l'agrandir. Cette version révisée est jouée pour la première fois en septembre 1899, au festival des Three Choirs de Worcester, et c'est moi qui dirige. Ses conseils avaient déjà fait leur chemin, et cette fois encore, il avait vu juste.Ce que « Nimrod » est devenu
Aujourd'hui, on joue « Nimrod » très souvent lors d'obsèques et de cérémonies du souvenir, et il retentit chaque année au Cenotaph de Whitehall, pendant le National Service of Remembrance. Je l'ai moi-même cité en 1912 dans mon œuvre chorale The Music Makers, tant il comptait pour moi. L'orchestre philharmonique de Berlin, dont le texte de présentation y voit le centre émotionnel de l'œuvre, l'a joué pour la première fois en février 1908 sous la direction d'Arthur Nikisch. Quant à Jaeger, j'ai écrit un jour que sa place avait été occupée, mais jamais remplie.---
Voilà, mon histoire de « Nimrod » touche à sa fin, et en la reprenant avec toi, je repense à tout ce que je dois à August Jaeger. Je l'ai appelé un « critique sévère », et pourtant c'est lui qui m'a empêché de renoncer, un jour où je doutais de tout. Plus tard, j'ai écrit que sa place « a été occupée mais jamais comblée ». Aujourd'hui, cet Adagio ne m'appartient plus tout à fait, puisqu'on l'entend lors des cérémonies de souvenir, et chaque année au Cenotaph de Whitehall. Je trouve cela à la fois étrange et très beau, parce qu'une simple conversation entre deux amis a trouvé sa place dans les moments où les gens ont besoin de silence et de recueillement. Alors, as-tu aimé découvrir les coulisses de « Nimrod » avec moi ? Il reste encore bien des choses à explorer autour des Enigma Variations : le mystère du thème, que personne n'a jamais résolu, les autres portraits d'amis, ou la manière dont chaque variation cache une petite histoire. Si tu as envie d'aller plus loin, clique sur les liens qui sont proposés ici, et laisse-toi guider à ton rythme. Et la prochaine fois que tu entendras ces cordes s'élever tout doucement, tu sauras quelle amitié se cache derrière elles.
