Un séducteur en enfer avec le Don Giovanni de Mozart
Les coulisses
Don Giovanni, K. 527, opera in two acts (1787)

Je suis Mozart, et je te raconte ici l'histoire de la naissance de mon Don Giovanni. Tu vas découvrir comment une pièce espagnole de 1630 sur un séducteur sans scrupules est devenue mon opéra, créé à Prague en octobre 1787, et l'histoire vaut le détour. Si l'envie te prend de reconnaître nos morceaux dès les premières notes, l'entraînement t'attend sur ce site, où mes confrères et moi t'y aidons.
---
Un poète pour partenaire
Pour cet opéra, je retrouve Lorenzo Da Ponte, qui m'avait déjà écrit le livret des Nozze di Figaro. Il s'occupe des mots, je m'occupe des notes, et nous nous comprenons presque sans parler. Tout est chanté en italien, et ses vers se laissent chanter avec une facilité qui me ravit. Dans le catalogue de mes œuvres, l'ensemble porte le numéro K. 527, un code qui fait penser à un cadenas, mais qui désigne simplement un opéra en deux actes.Une partition qui voyage
Je compose Don Giovanni pendant l'été 1787, à Vienne. Je ne le termine pas là-bas, puisque c'est à Prague, début octobre, que je pose la dernière note. La partition a donc fait le trajet avec moi, un peu comme un colis fragile que je ne voulais confier à personne. Voilà donc une fin de travail dans une autre ville, juste avant la première.Un héros plus vieux que moi
Mon séducteur n'est pas sorti de mon imagination, et il ne vient pas de Casanova non plus, quoi qu'on raconte parfois. Sa légende remonte à 1630, à une pièce espagnole de Tirso de Molina, El burlador de Sevilla y convidado de piedra. Depuis, ce personnage a traversé les pays et les siècles en changeant de costume mais rarement de caractère. Quand Da Ponte et moi nous en emparons, il court donc déjà les scènes d'Europe depuis plus de cent cinquante ans.Je ne suis pas le premier à l'inviter
Cette même année 1787, Giovanni Bertati et Giuseppe Gazzaniga ont écrit leur propre Don Giovanni Tenorio. Da Ponte a aussi puisé chez Molière, dont la comédie date de 1665, et chez Goldoni, dont la pièce date de 1736. Cela fait beaucoup de monde autour du même personnage, un peu comme une famille nombreuse qui se dispute la même recette. Mais chacun l'assaisonne à sa façon, et la nôtre garde, je crois, un goût qu'on ne retrouve pas ailleurs.Un titre qui annonce la couleur
Le titre complet est Il dissoluto punito ossia Don Giovanni, c'est-à-dire « Le débauché puni, ou Don Giovanni ». Tu remarques que le mot « puni » est déjà là, sans la moindre hésitation. Je ne te dirai pas comment la punition arrive, mais sache qu'elle se fait attendre jusqu'à la toute dernière scène. Disons que le titre te prévient, et que le héros, lui, n'a visiblement lu que la moitié de l'affiche.Drame ou comédie, il faut choisir
Da Ponte appelle l'œuvre un dramma giocoso, c'est-à-dire un mélange de rôles sérieux et de rôles comiques. Dans mon propre catalogue, je l'inscris plutôt comme un opéra buffa. Nous ne sommes donc pas tout à fait d'accord sur l'étiquette, et je trouve cela plutôt bon signe. Car tu vas passer de l'éclat de rire à un frisson dans la même soirée, sans que personne ne t'ait prévenu.Tout en une journée
L'histoire se déroule en l'espace d'une seule journée, ce qui laisse à Giovanni très peu de temps pour se reposer. Dans ce laps de temps, il rencontre une femme qu'il a autrefois épousée avant de l'abandonner. Son valet Leporello, lui, tient la liste de ses conquêtes : 640 en Italie, 231 en Allemagne, 100 en France, 91 en Turquie et 1 003 en Espagne. Je ne t'en dis pas davantage, mais retiens que ce valet a plus de comptes à rendre que n'importe quel comptable.L'ouverture de la dernière minute
On raconte que j'ai écrit l'Overture la nuit précédant la première, et que je n'ai pas beaucoup dormi. Ce n'est qu'une anecdote, mais mon catalogue indique bien que je l'ai terminée le 28 octobre 1787. Les musiciens ont donc eu la partition quasiment encore tiède entre les mains. Si cette histoire est vraie, je peux te dire qu'elle montre surtout que je travaille mieux quand l'horloge se met à pousser.Une première à Prague
La première a lieu au Théâtre National de Prague, que l'on appelle aujourd'hui le Théâtre des États, le 29 octobre 1787, même si certaines sources parlent du 28. Je dirige moi-même, et c'est Luigi Bassi qui chante le rôle de Giovanni. Le public réagit avec un tonnerre d'applaudissements, ce qui me soulage plus que je ne veux l'avouer. Après une nuit peut-être blanche pour finir l'ouverture, ce genre d'accueil fait un excellent oreiller.Vienne, deuxième version
Je révise ensuite l'opéra pour Vienne, où il est donné le 7 mai 1788, avec de nouveaux airs. Plus tard, d'autres musiciens se laissent séduire à leur tour : en 1827, Chopin écrit des Variations sur Là ci darem la mano, son Op. 2. Voilà qui prouve qu'une mélodie bien tournée voyage mieux que les gens. Maintenant que tu sais d'où vient cette soirée, il ne te reste plus qu'à découvrir comment elle se termine.---
Voilà, tu connais maintenant le chemin que Don Giovanni a parcouru avant de monter sur scène. Cette histoire t'a-t-elle plu, et as-tu pris plaisir à la suivre avec moi ? Je garde un souvenir très tendre de la soirée à Prague, fin octobre 1787, quand j'ai dirigé la première et que le public a applaudi à tout rompre. Quelques mois plus tard, en mai 1788, j'ai retouché l'ouvrage pour Vienne et j'y ai ajouté de nouveaux airs, comme on reprend une pièce de théâtre pour un autre public. Il reste pourtant beaucoup à découvrir dans cet opéra. Son titre complet, Il dissoluto punito ossia Don Giovanni, annonce déjà une morale, mais la musique, elle, est plus nuancée que cela. Da Ponte parlait de dramma giocoso, et ce mélange de rire et de gravité mérite qu'on s'y attarde. Tu peux aussi te demander ce qui s'est vraiment passé cette nuit-là entre Giovanni et Donna Anna, car le livret laisse la question ouverte et je n'ai jamais voulu la trancher. Si l'envie te prend d'aller plus loin, clique sur les liens ci-dessous. Tu y trouveras de quoi écouter, comparer et approfondir chaque scène à ton rythme. Je serai content de te retrouver de l'autre côté, la partition ouverte devant toi.
