Un tour en gondole avec la Barcarolle d'Offenbach
Les coulisses
Belle nuit, ô nuit d'amour

Salut, je m'appelle Offenbach et je vais te raconter comment est née ma Barcarolle. Tu vas découvrir pourquoi cet air vénitien si célèbre a d'abord été écrit pour des elfes allemands bien avant de rejoindre mon dernier opéra après ma mort. Pour apprendre à reconnaître nos morceaux dès les premières notes avec l'aide des autres compositeurs et la mienne, tu peux lancer l'entraînement sur ce site !
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Des elfes sur les bords du Rhin
Tu penses sans doute que j'ai écrit ma Barcarolle en regardant passer les bateaux à Venise, mais son histoire commence bien loin des canaux italiens. En 1863, la Hofoper de Vienne m'a commandé un grand opéra romantique en allemand intitulé Die Rheinnixen. Pour le troisième acte, j'ai composé cet air tout doux sous le nom de Komm' zu uns, destiné à un chœur d'elfes. Mes petits esprits de la forêt avaient apparemment le pied marin avant même de voir la moindre gondole.Une mélodie au placard après Vienne
La première de Die Rheinnixen a eu lieu au Theater am Kärntnertor en février 1864, mais l'ouvrage n'est pas resté longtemps à l'affiche. Quand un opéra quitte la scène aussi vite, on range ses partitions dans un tiroir comme un manteau d'hiver au mois de mai. Pourtant, je savais bien que cette mélodie paisible méritait mieux que de prendre la poussière au fond d'un carton. Il lui a simplement fallu attendre dix-sept ans pour trouver un nouveau décor à sa mesure.Une course contre la montre à Paris
En 1880, chez moi à Paris, je me suis lancé corps et âme dans l'écriture de mon dernier opéra, Les contes d'Hoffmann. Je travaillais d'arrache-pied alors qu'une goutte sévère me clouait au fauteuil, ce qui n'aide pas vraiment à garder le rythme. Je voulais absolument terminer cette grande œuvre, mais mon cœur a lâché en octobre 1880 avant que je puisse achever toute l'orchestration. C'est un peu frustrant de quitter la fête juste avant le lever de rideau, je te l'accorde.Le coup de main d'Ernest Guiraud
Après mon départ, mon confrère Ernest Guiraud a repris mes brouillons pour terminer l'orchestration et préparer la partition. C'est à ce moment-là que mon ancien air d'elfes a rejoint l'aventure avec de nouvelles paroles en français signées Jules Barbier. Son vrai titre est alors devenu Belle nuit, ô nuit d'amour, même si tout le monde préfère l'appeler par son petit surnom. Une barcarolle désigne justement la chanson traditionnelle des gondoliers vénitiens, un habit sur mesure pour mon air balancé.Le mystère des manuscrits
Entre nous, les spécialistes débattent encore pour savoir qui a eu l'idée de ressortir cette mélodie de mes cartons. Comme le morceau ne figure pas dans mes manuscrits conservés pour cet opéra, personne ne sait si j'avais prévu ce recyclage moi-même ou si Ernest Guiraud l'a choisi après coup. Les éditions critiques préparées plus tard par Michael Kaye et Jean-Christophe Keck se sont longuement penchées sur ces énigmes. Quel que soit le responsable, je dois admettre que mes elfes allemands se sont très vite habitués au climat italien.Un déménagement de dernière minute
Tu imagines peut-être que ce duo a ouvert l'acte vénitien lors de la grande première à l'Opéra-Comique en février 1881, mais le théâtre réserve toujours des surprises. Comme le spectacle était trop long aux dernières répétitions, on a carrément coupé tout l'acte de Giulietta juste avant le soir de la première. Pour ne pas perdre ma Barcarolle en route, l'équipe l'a glissée provisoirement dans l'acte d'Antonia sous la baguette du chef Jules Danbé. C'est un peu comme servir le dessert au milieu de l'entrée, mais le public parisien s'est régalé malgré tout.Le secret d'un bon coup de rame
Quand l'acte de Venise a retrouvé sa place normale, ce duo entre la courtisane Giulietta et le fidèle Nicklausse s'est installé tout au début pour poser l'ambiance. Pour imiter le mouvement calme de l'eau, j'ai choisi une mesure à six temps et un tempo Moderato qui avance sans jamais brusquer personne. La soprano et la mezzo-soprano chantent presque tout le temps à une tierce ou une sixte d'écart, accompagnées par le chœur et l'orchestre. Après un passage central un peu plus animé, le premier thème revient tranquillement pour boucler le voyage en douceur.Chez l'éditeur Choudens sans numéro
Dès 1881, la maison d'édition Choudens a publié la partition à Paris pour permettre à tout le monde de rejouer cet air dans son salon. Le morceau y porte simplement le numéro treize en ré majeur, accompagné d'une version transposée en fa majeur pour s'adapter aux différentes voix. Je n'ai jamais donné de numéro d'opus à ma Barcarolle ni aux Contes d'Hoffmann, car je préférais écrire de la musique plutôt que de tenir un registre comptable. Cela n'a pas empêché le New Grove Dictionary of Opera de saluer plus tard cette page comme la plus célèbre barcarolle jamais écrite.Un air sur les flots de l'histoire
Quand une mélodie évoque l'eau avec autant de douceur, elle finit parfois par croiser de vrais navires. Selon les récits de certains survivants, l'orchestre du RMS Titanic aurait joué ma Barcarolle pendant le naufrage en avril 1912. Personne ne peut vérifier avec certitude le programme exact de cette nuit-là, alors cet épisode reste entouré de mystère. C'est tout de même touchant de penser que mes quelques notes ont peut-être apporté un peu de calme au milieu d'un tel drame.D'Elvis Presley au grand écran
Bien plus tard, mon petit air a même traversé l'océan avec plus de succès pour faire carrière au cinéma. En 1960, Elvis Presley a emprunté ma mélodie pour chanter Tonight Is So Right for Love dans le film G.I. Blues, un sacré changement de décor après l'Opéra-Comique. Et en 1997, Roberto Benigni en a fait un thème central de son film La vita è bella, où mon duo sert de fil rouge amoureux. Pour une chanson d'elfes née en 1863, finir sous les projecteurs avec une star du rock et un grand réalisateur italien est une belle retraite.---
Est-ce que ce voyage dans les coulisses de ma Barcarolle t'a plu ? La promenade est loin d'être terminée, car ce morceau cache encore bien des facettes qui valent le détour. Il te suffit de suivre les liens ci-dessous pour prolonger la balade et découvrir tout le reste.
