Un tour de cadran avec la Danza delle Ore de Ponchielli
Les coulisses
La Gioconda, opera in four acts (1876): Danza delle ore (Act III)

Moi, c'est Amilcare Ponchielli, et je te raconte ici l'histoire de ma Danza delle Ore. Tu vas découvrir que cette danse si enjouée est un spectacle donné dans un palais de Venise, et que sa fin cache un secret bien plus sombre que sa musique. Viens ensuite faire un tour par l'entraînement , où mes confrères compositeurs et moi t'aidons à reconnaître nos morceaux dès les premières notes.
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Deuxième de la classe, juste derrière Verdi
Je suis né en 1834 et mort en 1886, et de mon vivant seul Verdi était plus populaire que moi parmi les compositeurs italiens. Ce n'est pas une mauvaise place, car il faut bien que quelqu'un se tienne juste derrière le géant. J'enseignais aussi, et j'ai eu pour élèves Puccini et Mascagni. Pour un professeur, c'est une carte de visite dont on peut se contenter.Non, ce n'est pas le tableau qui sourit
Mon opéra s'appelle La Gioconda, et beaucoup de gens pensent aussitôt au célèbre portrait au sourire mystérieux. Or c'est le nom de mon héroïne, une chanteuse des rues de Venise. L'action se déroule au XVIIe siècle, en quatre actes pleins de jalousies, de secrets et de canaux. La danse dont je te parle n'est donc pas une œuvre à part, elle vit au troisième acte de cet opéra.Un livret signé d'un nom d'emprunt
Le texte est d'Arrigo Boito, qui l'a signé sous le pseudonyme de Tobia Gorrio. Il est parti d'une pièce de Victor Hugo datant de 1835, Angelo, tyran de Padoue. Un nom d'emprunt, c'est bien pratique quand on veut garder un peu de mystère. Hugo fournissait le drame, Boito l'a mis en vers, et il ne me restait plus qu'à y ajouter la musique.Une partition qu'on ne finit jamais vraiment
Le 8 avril 1876, La Gioconda est créée au Teatro alla Scala de Milan. Je n'en ai pas pour autant laissé l'ouvrage tranquille, puisque je l'ai retouché plusieurs fois par la suite. La version définitive a été donnée à Gênes en 1879, puis à La Scala en 1880. Un compositeur ne quitte jamais tout à fait une partition, il la laisse partir quand le public applaudit.Une soirée chez l'Inquisition
Au troisième acte, nous sommes dans le palais de la Ca' d'Oro, où Alvise, le chef de l'Inquisition, reçoit la noblesse vénitienne. Pour distraire ses invités, il leur offre un divertissement, et c'est là que ma danse entre en scène. Il la présente comme un ballet sur la lutte éternelle entre le bien et le mal. Quand un hôte organise des spectacles aussi vertueux, on ferait bien de se méfier un peu.Les applaudissements retombent d'un coup
Alvise n'a pas monté ce spectacle par simple générosité. Une fois les danseurs partis, il dévoile le corps de son épouse, qu'il a forcée à se donner la mort pour la punir d'une infidélité. La salle, qui s'amusait un instant plus tôt, reste glacée. Et la suite ne s'arrange pas, puisque Laura meurt en apparence et qu'Enzo est capturé.Une journée entière en quelques minutes
Ma danse suit cinq moments du jour : l'aube, le jour, le crépuscule, la nuit, puis le retour du matin. L'idée est simple, mais elle donne à la musique un fil qu'on suit sans effort. Au crépuscule, un changement de tonalité et un petit motif bien détaché aux vents annoncent que le soleil descend. La nuit, elle, est portée par une mélodie très liée que chantent les violoncelles.Le réveil sonne enfin
Le matin revient d'abord par un lever de soleil lumineux aux cordes, en majeur. Puis le jour reprend ses droits sous la forme d'un can-can turbulent, qui mène la danse à une fin pleine d'énergie, faite pour plaire au public. Pour cela, j'ai réuni un grand orchestre, avec un piccolo, un tuba, des percussions et deux harpes. Après tant d'heures paisibles, ce can-can a l'effet d'un réveil qui sonne enfin, mais qu'on a plaisir à entendre.Des hippopotames à la Ca' d'Oro
Ma danse date de 1876, et pourtant beaucoup de gens la connaissent grâce à Fantasia, le film de Disney sorti en 1940. Je ne l'avais évidemment pas écrite pour lui, mais Disney s'en est servi pour un ballet comique d'hippopotames, d'autruches et d'alligators. Je n'avais prévu de tels danseurs ni pour le palais d'Alvise ni pour La Scala. Reconnaissons qu'un hippopotame qui danse est tout de même plus réjouissant que l'Inquisition.Une mélodie qui a fait son chemin
En 1963, Allan Sherman en a tiré une parodie, Hello Muddah, Hello Fadduh, qui a atteint la deuxième place du classement pop. Nancy Sinatra et Spike Jones ont eux aussi repris l'air, et Mel Brooks l'a placé dans History of the World, Part I. Ma danse est le seul ballet d'opéra à avoir vécu sa propre vie, au concert comme dans la culture populaire. Elle a fini par éclipser l'opéra entier, même si La Gioconda reste, avec l'Aida de Verdi, l'un des deux grands opéras italiens de l'époque qu'on joue encore.---
Voilà, tu connais maintenant l'histoire de ma Danza delle Ore, de l'aube jusqu'au retour du matin. Je trouve toujours un peu étrange, et plutôt touchant, qu'une page écrite pour un divertissement de palais à Venise ait fini par vivre sa vie bien loin de mon opéra. Elle a même traversé les années jusqu'à Fantasia, en 1940, où des hippopotames, des autruches et des alligators se sont mis à danser dessus. Je n'aurais jamais imaginé ça en 1876. Alors, as-tu aimé découvrir les coulisses de ma Danza delle Ore ? Il reste encore beaucoup à explorer autour de cette musique : ses parodies, ses détours par le cinéma, et la façon dont chaque pupitre de l'orchestre y trouve sa place. Si l'envie te prend d'aller plus loin, clique sur les liens ci-dessous et poursuis la promenade. Et la prochaine fois que tu entendras ce can-can te passer devant l'oreille, tu sauras d'où il vient.
