Une princesse de glace avec le Nessun dorma de Puccini
Les coulisses
Nessun dorma, from Turandot, SC 91

Je suis Giacomo Puccini, et je te raconte ici l'histoire de Nessun dorma. Tu vas découvrir comment une vieille pièce sur une princesse de Chine a mené à cet air, et pourquoi je n'ai jamais pu terminer l'opéra qui le contient. Pour apprendre à reconnaître nos œuvres dès qu'elles résonnent, lance-toi dans l'entraînement : mes confrères et moi t'y guidons sur ce site.
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Une princesse qui n'aime pas les prétendants
Mon histoire commence avec une vieille pièce de Carlo Gozzi, écrite en 1762, qui racontait déjà l'aventure d'une princesse de Chine très difficile à marier. Gozzi s'était inspiré d'un récit de François Pétis de la Croix, et Schiller en a tiré sa propre version en 1801. C'est celle-là qui m'a donné envie de m'y mettre, parce que j'y voyais un conte cruel, mais aussi très humain. Le principe est simple : celui qui veut épouser Turandot doit répondre à ses énigmes, et celui qui se trompe y perd la tête, au sens propre.Je commence avant que l'histoire soit écrite
J'ai entamé le travail en mars 1920, et j'ai même commencé à composer en janvier 1921, alors que le livret n'était pas terminé. Giuseppe Adami et Renato Simoni, qui l'écrivaient, devaient donc courir derrière mes notes, ce qui n'est pas l'ordre habituel des choses. Ça ressemble à une personne qui commencerait à peindre les murs d'une maison dont les plans sont encore sur la table de l'architecte. Mais j'avais une telle envie de ces personnages que je ne voulais pas attendre.Le titre qui donne des ordres
« Nessun dorma » veut dire « que personne ne dorme » en italien, et ce n'est pas un conseil de bonne nuit. C'est un ordre de Turandot : tant que le nom du prince inconnu n'est pas trouvé, tout Pékin doit rester éveillé. Je trouve qu'il y a quelque chose de savoureux dans le fait que l'air le plus célèbre de l'opéra parte d'une insomnie imposée à toute une ville. Et pendant que les habitants cherchent, c'est le seul qui connaît la réponse qui chante tranquillement dans le noir.Un orchestre qui n'a pas fait les choses à moitié
Pour Turandot, j'ai voulu des couleurs que l'orchestre classique n'offrait pas toujours, et j'ai donc réuni un orchestre très large. On y trouve un célesta, un orgue, deux harpes et même une fanfare placée sur scène, en plus des cordes et des cuivres. Ces timbres donnent à l'opéra une atmosphère de Chine rêvée, vue de loin par un Italien qui n'y avait pas mis les pieds. Dans l'air lui-même, pourtant, tout reste d'une grande simplicité, parce que la mélodie suffit.Trois ou quatre minutes en sol majeur
L'air est écrit en sol majeur, une tonalité plutôt lumineuse, et il dure environ trois à quatre minutes. C'est court, et pourtant tout y est : l'attente, le doute, puis la certitude qui prend toute la place. Le ténor n'a pas le temps de se perdre en détours, il avance d'un seul mouvement vers sa conclusion. Quand on le réécoute, on s'aperçoit que le plus beau tient moins à la hauteur des notes qu'à la façon dont la phrase se déploie.Le « Vincerò ! » que j'ai écrit plus modestement
Le mot final, « Vincerò ! », se chante sur un si suivi d'un la plus long, et c'est là que le public attend l'exploit. Or dans ma partition, le si est très bref, une double croche, alors que le la est écrit en ronde. Je n'ai demandé nulle part de tenir ces notes aussi longtemps que le font les chanteurs, c'est une tradition qui s'est installée plus tard. Je ne m'en plains pas, mais il faut savoir que le souffle interminable des ténors vient d'eux, pas de moi.Une fin que je n'ai jamais écrite
En mars 1924, j'avais terminé la partition jusqu'au duo final, et il ne restait plus que ce passage pour conclure. En octobre de la même année, on a diagnostiqué un cancer de la gorge, et je suis mort le 29 novembre 1924. L'opéra est donc resté inachevé, avec une princesse et un prince qui n'avaient pas encore vraiment fini de s'expliquer. C'est une ironie dont je me serais bien passé, pour un air qui parle justement de vaincre.Le soir où Toscanini a posé sa baguette
C'est Franco Alfano qui a complété l'opéra à partir de mes esquisses, et dans son final, le thème de Nessun dorma revient en grand triomphe. La création a eu lieu le 25 avril 1926 à la Scala de Milan, sous la direction d'Arturo Toscanini, avec Rosa Raisa en Turandot et Miguel Fleta en Calaf. Selon la version qu'on raconte le plus souvent, Toscanini aurait arrêté la musique à l'endroit où je m'étais interrompu, même si les récits ne s'accordent pas sur ses paroles exactes. Cette image d'un chef qui s'arrête en plein élan est devenue presque aussi célèbre que l'opéra.Un ténor, un ballon et toute une planète
Plus de soixante ans après ma mort, l'air a pris une seconde vie grâce à Luciano Pavarotti, dont l'enregistrement de 1972 a servi de thème à la BBC pour la Coupe du monde de football de 1990, en Italie. Il a même atteint la deuxième place du classement des singles au Royaume-Uni, ce qu'aucun air d'opéra ne m'avait laissé espérer. Pavarotti l'a ensuite chanté au premier concert des Trois Ténors, à Rome, la veille de la finale, puis les Trois Ténors l'ont repris aux finales de 1994, 1998 et 2002. Et pourtant il n'a chanté le rôle de Calaf sur scène que deux fois, en 1977 à San Francisco, puis une vingtaine d'années plus tard au Met.Du cinéma aux Jeux olympiques
Depuis, l'air s'est glissé dans de nombreux films, comme The Killing Fields en 1984, Bend It Like Beckham en 2002 ou Mission: Impossible – Rogue Nation en 2015. Dès qu'un réalisateur veut qu'une scène paraisse soudain plus grande que la vie, il pense souvent à ces quelques minutes. En 2006, Pavarotti l'a présenté à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver, et l'on a su plus tard qu'il avait chanté en play-back à cause du froid. Je ne lui en veux pas : même moi, avec mon cigare, j'aurais préféré que la musique reste au chaud.---
Voilà, tu connais maintenant le chemin que cet air a parcouru, depuis une vieille pièce de théâtre jusqu'aux jardins de Calaf. Quand je repense à cette histoire, je me dis que je n'ai pas pu terminer Turandot, mais que cet air, lui, a continué sans moi. Franco Alfano a achevé l'opéra à partir de mes esquisses, et dans sa fin il rappelle la mélodie de Nessun dorma pour un dernier retour triomphal. Cet air a ensuite connu bien d'autres vies que celle de la scène, et c'est un peu comme si je l'avais lancé sans savoir jusqu'où il irait. Alors, as-tu aimé découvrir l'histoire de Nessun dorma ? Il y a encore beaucoup à explorer autour de cet air, que ce soit la façon dont il a voyagé au fil des années ou les détails qui se cachent dans la musique. Je t'invite donc à cliquer sur les liens ci-dessous pour poursuivre ta découverte de Nessun dorma. Et quand tu l'écouteras à nouveau, tu entendras sans doute ce « Vincerò ! » d'une tout autre oreille.
