Une corde sensible avec l'Air on the G String de Bach
Les coulisses

Orchestral Suite No. 3 in D major, BWV 1068: II. Air

Bach raconte les coulisses de l'œuvre « Air on the G String »
Je suis Johann Sebastian Bach, et voici l'histoire de l'Air on the G String. Tu vas apprendre comment un violoniste, en 1871, a offert à mon Air le surnom sous lequel le monde entier le connaît aujourd'hui. Mes confrères compositeurs et moi t'aidons aussi, sur ce site, à reconnaître nos pièces dès les premières notes, alors n'hésite pas à  tenter l'entraînement .
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Je n'ai jamais appelé ça comme ça

Commençons par une confession : le titre que tout le monde connaît aujourd'hui n'est pas de moi. Sur mon manuscrit, il n'y a ni « G String » ni rien de ce genre, seulement un Air, tout simple, au milieu d'une suite. J'ai donc passé des siècles à porter un nom que je n'ai pas choisi, un peu comme un enfant dont le surnom d'école aurait fini par remplacer le prénom. Je te raconte plus loin d'où il vient, mais retiens déjà que ce n'est pas moi.

Un petit morceau dans une grande maison

Cet Air n'a jamais vécu seul : c'est le deuxième mouvement de mon Orchestral Suite No. 3 en ré majeur. La suite en compte cinq : l'Ouverture, l'Air, deux Gavottes, une Bourrée et une Gigue. Après une Ouverture pleine d'éclat, je voulais que l'oreille puisse souffler, et c'est exactement le rôle de l'Air. Ensuite les danses reprennent leur train, et le calme du deuxième mouvement paraît d'autant plus précieux.

Une date qui joue à cache-cache

Si tu me demandes quand j'ai écrit cette suite, je dois te répondre avec prudence. La source la plus ancienne qui nous reste est un jeu de parties, en partie de ma main, qui date d'environ 1730. Où et quand j'ai composé la musique elle-même, personne ne le sait vraiment : on hésite entre Weimar et Köthen. Disons donc qu'elle existait en 1730 au plus tard, et laissons le reste aux enquêteurs.

Des cordes, rien que des cordes

Dans cette suite, l'Air est le seul mouvement où je me prive de certains instruments. Il est écrit pour les cordes et le continuo, en ré majeur et à quatre temps, sans plus. On pense que j'ai ajouté les hautbois, les trompettes et les timbales à la suite vers 1730, mais l'Air est resté tel quel, réservé aux cordes. Je trouve que ce dépouillement lui va bien : quand tout le monde se tait, une seule ligne de violon prend une importance incroyable.

Pour qui, au juste ?

Tu aimerais sûrement savoir à qui je destinais ce morceau, et je suis désolé de te décevoir. Aucune commande n'est documentée, ni pour l'Air ni pour la suite, et personne ne peut dire qui devait l'entendre en premier. Ce n'est pas si étonnant quand on connaît mon quotidien : à Köthen, j'étais Kapellmeister du prince Leopold de 1717 à 1723, puis à Leipzig, dès 1723, j'ai dirigé la musique de quatre églises luthériennes et de l'école Saint-Thomas. Avec un tel emploi du temps, je composais beaucoup, et je ne notais pas toujours pourquoi.

Un violoniste s'en mêle

Le vrai tournant arrive en 1871, bien après ma mort, avec un violoniste allemand nommé August Wilhelmj. Il prend mon Air et en fait un arrangement pour violon et piano. Pour que ce soit plus confortable, il le transpose de ré majeur à do majeur, donc plus bas, mais sans toucher à la hauteur du diapason. Ce n'est plus tout à fait mon morceau, et pourtant c'est celui que le monde allait retenir.

La corde qui a donné son nom

Voici enfin l'explication du titre : dans la version de Wilhelmj, la partie du premier violon peut se jouer entièrement sur la corde la plus grave du violon, celle de sol. Cette corde a un timbre chaud et sombre, presque comme une voix qui chanterait à mi-voix. C'est ce détail de jeu qui a donné le nom à tout le morceau, alors que je n'ai jamais écrit la mélodie pour une corde en particulier. Ironie du sort, ce surnom est devenu plus célèbre que le titre officiel.

Une querelle de gens sérieux

Tout le monde n'a pas applaudi cet arrangement, loin de là. Le violoniste Joseph Joachim l'a qualifié de « falsification éhontée d'une œuvre de Bach », ce qui est assez sévère. De son côté, Donald Tovey a écrit que dans ses concerts, on entendrait l'Air comme je l'avais écrit, dans son ré majeur d'origine. Je dois avouer que ces deux avis me touchent, même si je ne peux pas nier que la version de Wilhelmj a fait voyager ma musique très loin.

Les Proms l'adoptent

À partir de 1905, Henry Wood a programmé régulièrement l'arrangement de Wilhelmj aux Proms de Londres. Il l'a fait pendant une trentaine d'années, ce qui est une fidélité remarquable pour un seul morceau. Beaucoup d'auditeurs ont ainsi découvert mon Air sous cette forme, sans forcément savoir qu'il venait d'une suite d'orchestre. C'est un peu grâce à ces soirées que le surnom s'est installé pour de bon.

Du concert au cinéma, et même à la pop

Mon Air a fini par sortir des salles de concert pour entrer dans les films. On l'entend dans Se7en en 1995, et aussi dans The Spy Who Loved Me en 1977, deux ambiances très différentes. En 1967, le groupe Procol Harum en a même repris une mesure ou deux dans « A Whiter Shade of Pale », et beaucoup de gens ont ainsi chanté mon Air sans le savoir. Pour un morceau né dans une suite d'orchestre, je trouve que c'est un joli voyage.
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Voilà, tu connais maintenant l'histoire de cet Air, et je ne me lasse pas de la raconter. Une page écrite vers 1730, un nom que je n'ai jamais choisi, et pourtant une mélodie qui continue de traverser les époques sans jamais élever la voix. C'est peut-être pour cela qu'on l'écoute encore avec autant de plaisir : elle ne demande rien, elle t'invite simplement à ralentir. Alors, ce petit voyage dans l'histoire de l'Air on the G String t'a plu ? Il reste encore bien des choses à découvrir autour de cet Air, car on n'en a jamais vraiment fait le tour. Si l'envie te prend d'aller plus loin, je t'invite à cliquer sur les liens ci-dessous pour poursuivre ta découverte de l'Air on the G String. Prends ton temps, mets l'Air en fond sonore, et laisse-le te raconter le reste.