Au fil de l'eau avec The Moldau de Smetana
Le guide d'écoute

Vltava, JB 1:112/2

Smetana présente un guide d'écoute de l'œuvre « The Moldau »
Je suis Bedřich Smetana, et voici le guide d'écoute de The Moldau. Tu vas apprendre à suivre ma grande mélodie, adaptée d'un vieil air italien imprimé dès 1600, et à la retrouver tout au long du fleuve jusqu'à l'Elbe. Pour reconnaître aussi nos pièces dès qu'elles retentissent,  essaie l'entraînement  que mes confrères compositeurs et moi avons préparé pour toi sur ce site.
---

Mode d'emploi pour qui n'a jamais mis les pieds dans une salle de concert

Je te conseille de fermer les yeux et d'imaginer que tu es assis dans une barque sans rame, simplement porté par l'eau. Les flûtes et les clarinettes sont les petits ruisseaux du début, et plus tard les violons, les altos et les violoncelles portent la grande mélodie, celle qui ressemble au fleuve lui-même. Quand tu entends les cors, pense à la forêt, et quand les trompettes, les trombones et les timbales s'en mêlent, c'est que le courant se met à gronder. La harpe, le triangle et les cymbales ajoutent des éclats de lumière par-ci par-là, et tu n'as rien d'autre à faire que de te laisser emporter.

Pourquoi j'ai donné à cette musique le nom d'une rivière

J'ai choisi ce titre parce que toute la pièce suit le cours d'un fleuve, depuis ses deux sources jusqu'à son voyage vers l'Elbe. Dans mon cycle Má vlast, qui compte six pièces, je voulais montrer le paysage de ma patrie, et le plus naturel était de le regarder en suivant l'eau. Un fleuve a l'avantage de raconter une histoire toute seule, puisqu'il traverse des endroits très différents sans jamais perdre son fil. Un titre aussi simple te dit tout de suite ce que tu vas entendre, même si tu n'as jamais ouvert un programme de concert.

Ni sonate ni rondo, juste une rivière qui n'en fait qu'à sa tête

Choisir la forme de The Moldau a été une aventure à part entière, car je ne voulais ni une sonate ni un rondo, ces constructions où les thèmes reviennent selon des règles très précises. J'ai préféré la tradition de Franz Liszt, celle du poème symphonique, où c'est l'histoire qui dicte la forme et non l'inverse. Ma pièce se découpe donc en sept tableaux qui s'enchaînent : les sources, le fleuve, les bois, la fête, les nymphes, les rapides, puis le passage devant Vyšehrad et la route vers l'Elbe. Je ne fais que les effleurer ici, mais je les prends un par un dans les paragraphes qui suivent, alors accroche-toi, l'exploration en vaut la peine.

Section 1 : Deux petites voix qui se cherchent

Je commence tout doucement, avec deux voix qui se répondent, et l'ensemble avance au tempo que j'ai noté « Allegro commodo non agitato », c'est-à-dire vif mais à l'aise, sans la moindre agitation. Ces deux voix sont les deux sources du fleuve, et elles se cherchent un peu, comme deux amis qui se sont donné rendez-vous dans une grande gare. Tout est léger et transparent, avec une atmosphère de matin frais où rien n'est encore décidé. Écoute bien cette douceur, car c'est d'elle que va naître tout le reste du voyage.

Section 2 : La grande mélodie prend la barre

Les ruisseaux se rejoignent et la grande mélodie arrive en mi mineur, large, un peu mélancolique, portée par les cordes. Elle n'est pas tout à fait sortie de ma tête, car je l'ai adaptée d'un vieil air italien, « La Mantovana », dont la plus ancienne impression connue date de 1600. Plus étonnant encore, une variante roumaine de ce même air est devenue bien plus tard « Hatikvah », l'hymne national d'Israël, ce qui fait de ma mélodie une cousine lointaine, mais pas une mère. Tu la retrouveras plusieurs fois sous des habits différents, et chaque fois elle te rappellera que le fleuve reste le même quand le paysage change.

Section 3 : Des cors dans les bois, ou comment se perdre sans s'inquiéter

Le fleuve entre ensuite dans les bois, et l'ambiance change aussitôt, car les cors sonnent au loin avant de se rapprocher peu à peu. Le ton devient plus clair et plus vigoureux, comme si le soleil venait de percer entre les arbres. L'eau continue de couler en dessous, mais elle passe au second plan, puisque c'est la forêt qui a maintenant la parole. Tu remarqueras que la mélancolie s'efface un instant au profit d'une énergie toute neuve.

Section 4 : Une fête au bord de l'eau, sans carton d'invitation

Après les bois viennent les festivités, et là j'ai voulu quelque chose de franchement dansant. Le rythme devient sautillant, la musique prend l'allure d'une fête populaire, et l'on devine presque des pieds qui frappent le sol. Le fleuve reste à distance et regarde les gens s'amuser, sans jamais s'arrêter pour autant. Cette gaieté est franche et sans détour, et elle fait ressortir la tendresse de la page suivante.

Section 5 : Des nymphes qui ne dorment jamais

La nuit tombe, le mouvement ralentit, et la lune éclaire une eau devenue lisse comme un miroir. Les nymphes dansent à sa surface, et j'ai écrit pour elles une musique presque suspendue, où les flûtes et la harpe laissent chaque note flotter un instant. L'harmonie se fait plus étrange et plus rêveuse, et le temps semble s'arrêter. C'est le moment le plus calme de toute la pièce, et il prépare sans le dire le choc qui approche.

Section 6 : Les rapides, ou le grand huit du fleuve

Le calme se brise d'un coup : le tempo s'accélère, le ton redevient sombre, et la tension monte. Trompettes, trombones, timbales et cymbales se jettent dans la mêlée pendant que les cordes tourbillonnent, et la grande mélodie du fleuve revient toute bousculée. On a l'impression que l'eau se cogne contre les rochers, et c'est exactement ce que je voulais te faire sentir. Puis, après ce déchaînement, le courant s'élargit et l'orchestre retrouve peu à peu son souffle.

Section 7 : Vyšehrad salue, l'Elbe attend

Le fleuve s'apaise et passe devant Vyšehrad, que j'avais chanté dans le premier poème du cycle, et son motif de quatre notes résonne ici une dernière fois. La grande mélodie se redresse, plus large et plus lumineuse, comme un cortège qui arrive sur une grande place. Puis la rivière poursuit sa route vers l'Elbe et s'éloigne, de plus en plus discrète, jusqu'à ce que l'orchestre la laisse disparaître. Je termine ainsi parce qu'un fleuve ne finit jamais vraiment, il continue simplement ailleurs.

Tout le monde à bord

Maintenant, c'est à toi de partir à la découverte de The Moldau. Appuie sur lecture et laisse la musique t'emporter, sans te presser et sans chercher à tout comprendre dès la première écoute. Pendant que tu écoutes, repense aux sept tableaux dont je viens de te parler, et vois si tu reconnais les sources, les cors, les nymphes et les rapides. J'espère que ce voyage te plaira autant qu'il m'a plu de l'écrire.
---
Voilà, tu viens de suivre The Moldau avec moi, des deux sources jusqu'aux rapides, et j'espère que le voyage t'a plu. Alors, as-tu aimé découvrir The Moldau grâce à ce guide d'écoute ? Quand j'y repense, j'ai écrit cette musique sans plus rien entendre, et je crois que la rivière coulait surtout dans ma tête. Aujourd'hui, elle coule dans celle de beaucoup d'autres, et chaque année à Prague, mon cycle Má vlast ouvre le festival du Printemps de Prague, le 12 mai, jour anniversaire de ma mort. Il reste encore bien des choses à explorer autour de The Moldau, comme l'origine de sa grande mélodie ou les cinq autres pièces de Má vlast. Clique sur les liens proposés sur la page pour poursuivre ta découverte de The Moldau. La rivière, elle, n'a pas fini de couler, et elle t'attend quand tu voudras remonter le courant.