Au fil de l'eau avec The Moldau de Smetana
Les coulisses

Vltava, JB 1:112/2

Smetana raconte les coulisses de l'œuvre « The Moldau »
Je suis Bedřich Smetana, et je te raconte ici l'histoire de The Moldau. Tu vas découvrir comment j'ai composé cette pièce à Prague en dix-neuf jours seulement, à la fin de 1874, et pourquoi le public l'a accueillie en triomphe dès le premier soir. Sur ce site, mes confrères compositeurs et moi t'apprenons aussi à reconnaître nos pièces dès les premières notes, alors  viens essayer l'entraînement  quand tu veux.
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Une rivière, deux noms et un faux air d'enfant unique

En tchèque ma rivière s'appelle Vltava, et en allemand on dit Moldau, c'est pourquoi tu me vois jongler avec les deux. Je n'ai pas écrit cette pièce pour qu'elle reste seule dans son coin, car c'est la deuxième des six pièces de mon cycle Má vlast, ce qui veut dire « Ma patrie ». Pourtant je l'ai pensée comme un poème symphonique à part entière, une histoire que l'orchestre raconte sans prononcer un mot. Et c'est elle que le public a fini par préférer, au point qu'on la joue très souvent toute seule, sans ses cinq sœurs.

Quand le monde baisse le volume

Dès juillet 1874, j'ai commencé à entendre des bruits étranges dans mes oreilles, et ça ne s'est pas arrangé. Au début d'octobre j'ai perdu l'oreille droite, puis le 20 octobre la gauche a suivi, et le silence s'est installé pour de bon. Pour un musicien, c'est un peu comme un peintre à qui on éteindrait la lumière au beau milieu du tableau. Tu comprends donc que je n'étais pas d'humeur très gaie à cette époque, et que je me sentais profondément abattu.

Dix-neuf jours pour remplir un fleuve

J'avais terminé Vyšehrad, la première pièce du cycle, le 18 novembre 1874, et deux jours plus tard je m'attaquais déjà à la Vltava. Je l'ai écrite à Prague, et en dix-neuf jours seulement l'essentiel de la rivière coulait sur le papier. Selon les sources, j'ai posé le dernier trait le 8 ou le 10 décembre, et je te laisse choisir ton camp. Ce qui compte, c'est que j'ai composé tout cela sans entendre une seule note, en faisant confiance à la musique que j'avais dans la tête.

Une mélodie bien plus vieille que moi

Le grand thème qui chante à pleine voix au milieu de la pièce ne sort pas de nulle part, car je l'ai adapté d'un air plus ancien appelé « La Mantovana ». On l'attribue à un ténor italien, Giuseppe Cenci, et la plus ancienne impression connue figure dans son recueil de madrigaux de 1600. Une variante roumaine de cet air a ensuite servi à Samuel Cohen pour « Hatikvah », qui est devenu l'hymne national d'Israël. Donc non, « Hatikvah » ne vient pas de moi : nos deux mélodies descendent simplement du même grand-père commun.

Les cousins supposés de ma mélodie

Certains prétendent que mon thème ressemble à la comptine tchèque « Kočka leze dírou », mise en mineur, mais ce n'est qu'une supposition et personne ne l'a prouvé. On raconte aussi que j'aurais parlé d'une chanson populaire suédoise qui m'aurait inspiré, et là encore je te laisse en faire ce que tu veux. Ce qui est sûr, c'est que la pièce est en mi mineur, et que cette tonalité donne à la mélodie ce parfum tendre et un peu mélancolique. Elle donne l'impression d'une rivière qui regarde derrière elle, avec un petit pincement au cœur, avant de repartir vers l'avant.

Un orchestre qui prend son temps

En tête de la partition j'ai écrit « Allegro commodo non agitato », ce qui revient à dire : avance à ton aise, sans t'énerver. Pour peindre l'eau, j'ai réuni un grand orchestre avec un piccolo, des cors, des trombones, une harpe et tous les instruments à cordes. Les cordes portent la mélodie comme un courant large et régulier, pendant que la harpe et les bois font briller les reflets sur la surface. Grâce à cela, tu n'as pas besoin d'un guide pour comprendre que l'eau avance, même quand elle paraît presque immobile.

Le rocher qui revient à la fin

Vers la fin de la pièce, ma rivière passe devant Vyšehrad, le vieux rocher de Prague dont je venais justement de parler dans la première pièce. Alors tu entends revenir le petit motif de quatre notes qui représentait cette forteresse, comme un vieux visage qu'on reconnaît sur la berge. Je tenais à ce clin d'œil parce que mon cycle entier est une lettre d'amour à mon pays, et que les pièces se répondent entre elles. Ensuite la Vltava s'éloigne tranquillement en direction de l'Elbe, et la musique la suit jusqu'à ce qu'elle disparaisse de la vue.

Une première qui n'a pas fait de façons

La première audition a eu lieu le 4 avril 1875 à Prague, au palais Žofín, sous la direction d'Adolf Čech. À ce moment-là, ma rivière voyageait seule, car le cycle complet n'existait pas encore et personne ne l'avait entendu en entier. Le public a fait un triomphe immédiat à cette pièce qui parlait de son fleuve et de son pays. Le cycle complet, lui, a dû attendre le 5 novembre 1882 pour être joué d'un bout à l'autre au même palais Žofín, avec le même chef.

Le voyage de la partition

La rivière a franchi la frontière dès 1878, à Chemnitz, où Hans Sitt l'a dirigée en la couplant avec Vyšehrad. En 1879 j'ai signé un contrat avec l'éditeur F. A. Urbánek, et la version pour piano à quatre mains est sortie en décembre de cette année-là. La partition d'orchestre et les parties séparées ont suivi dans la première moitié de 1880, avec quelques coquilles que personne n'avait vues passer. Il a fallu attendre 2014 pour que Hugh Macdonald propose une édition chez Bärenreiter, fondée sur mon manuscrit original, conservé au musée Smetana à Prague.

Une rivière qui n'a jamais cessé de couler

Depuis 1952, mon cycle Má vlast ouvre chaque année le festival international du Printemps de Prague, le 12 mai, jour anniversaire de ma mort. Ma mélodie s'est aussi glissée ailleurs, par exemple dans « Dear Old Stockholm » de Stan Getz et dans « A Walk in the Black Forest » de Horst Jankowski. Tu peux aussi l'entendre au cinéma, dans Everything Will Be OK de Don Hertzfeldt en 2006 et dans The Tree of Life de Terrence Malick en 2011. Pas mal pour une pièce écrite par un homme sourd en dix-neuf jours, qui n'a jamais su qu'elle voyagerait aussi loin.
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J'espère que tu as pris plaisir à découvrir l'histoire de The Moldau avec moi. Quand je repense à cette pièce, je revois surtout une rivière qui continue de couler bien après le silence dans lequel je l'ai écrite. Elle a rencontré un triomphe dès le premier soir, à Prague, et depuis elle voyage de salle en salle sans jamais perdre son courant. Il reste pourtant beaucoup à explorer autour de cette musique. Son thème principal a une longue parenté avec une vieille mélodie italienne, et cette mélodie a connu d'autres vies que la mienne, jusque dans des chansons et des films. On peut aussi s'intéresser à la manière dont les instruments de l'orchestre dessinent chaque paysage, ou à la place de cette pièce dans mon cycle Má vlast. Si l'envie te prend d'aller plus loin, clique sur les liens proposés ici : ils t'emmèneront un peu plus loin le long de la rivière. Et la prochaine fois que tu écouteras The Moldau, laisse-toi porter par le courant, tu verras qu'il t'emmène toujours un peu plus loin que prévu.