Un sabbat de sorcières avec Night on Bald Mountain de Mussorgsky
Les coulisses
Night on Bald Mountain

Je suis Modest Mussorgsky, et je te raconte ici l'histoire de Night on Bald Mountain, avant qu'elle devienne la page d'orchestre que tu connais. Tu vas comprendre pourquoi je n'ai jamais entendu cette musique jouée de mon vivant, alors qu'elle est devenue un favori des concerts après ma mort. Quand tu auras fini cette histoire, essaie l'entraînement : mes collègues compositeurs et moi t'y apprenons à reconnaître nos pièces dès que tu les entends.
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Tout commence par une nouvelle de Gogol
Avant d'être une page d'orchestre, mon idée de sorcières était un projet d'opéra. Dès la fin de 1858, je note sur une feuille de programme un opéra intitulé St. John's Night, tiré d'un conte de Gogol. Le conte raconte la nuit de la Saint-Jean, où l'on dit que tout peut arriver, et cela m'a tout de suite parlé. Je n'imaginais pas encore que ces sorcières m'accompagneraient pendant plus de vingt ans.Un drame perdu et une lettre à Balakirev
En 1860, j'écris à Balakirev que je prépare un acte sur le thème de la Montagne Chauve. Je l'emprunte à un drame du baron Georgiy Mengden, intitulé The Witch, que plus personne ne peut lire aujourd'hui. Ai-je vraiment écrit de la musique pour ce projet ? Personne ne le sait, et je préfère laisser le mystère entier. Ce qui est sûr, c'est que l'idée ne m'a plus quitté.Douze jours à la campagne
L'œuvre prend forme dans ma tête en 1866, et l'année suivante je me mets à l'orchestrer, à la ferme de Minkino, dans le district de Louga. Je commence le 12 juin 1867 et je termine le 23 juin, la veille de la Saint-Jean. Terminer une nuit de sorcières juste à la veille de leur vraie nuit, avoue que c'est un joli hasard du calendrier. Je donne alors à la pièce son premier titre, St. John's Eve on Bald Mountain.Un jeune homme de vingt-huit ans pressé de faire du neuf
J'ai vingt-huit ans, et je fais partie du groupe de compositeurs qu'on appelle Les Cinq. Ce que j'écris là est l'un des premiers poèmes symphoniques russes, c'est-à-dire une longue pièce d'orchestre qui raconte une histoire sans un seul mot. La même année, Rimsky-Korsakov compose son Sadko, et on peut dire que la musique russe est en train de s'inventer sous nos yeux. Moi, j'avais surtout envie d'une musique qui ne ressemble à rien de ce qu'on jouait dans les salles de concert.Le mentor n'aime pas, et je range tout
Je montre ma partition à Balakirev, qui est mon mentor, et il la critique sévèrement. Il refuse même de la faire jouer, ce qui, pour un jeune compositeur, ressemble à une porte fermée en pleine figure. À cette époque, je bois de plus en plus, et cela ralentit mon travail plus que je ne voudrais l'admettre. Alors je mets la partition de côté, sans savoir qu'elle ne sera pas jouée de mon vivant.Une musique qui change de maison
Je n'ai jamais entendu cette pièce jouée par un orchestre, sous aucune forme, et c'est peut-être le plus étrange de son histoire. Mais je ne l'abandonne pas tout à fait : en 1872, je la transforme avec des solistes et un chœur pour un opéra-ballet, Mlada. Cette version-là est aujourd'hui perdue, comme si les sorcières avaient emporté elles-mêmes la partition. Je garde donc la même musique, mais je lui cherche sans cesse un nouveau décor.Les sorcières font un dernier tour dans un opéra
Vers la fin de ma vie, je reprends la musique une nouvelle fois, sous la forme d'un chœur intitulé « Dream Vision of the Peasant Lad ». Il est destiné à mon opéra The Fair at Sorochyntsi, et la partition pour chant et piano porte la date du 10 mai 1880. Cette fois, un jeune paysan rêve de toute cette agitation, ce qui donne à la scène un côté plus rêveur. Je meurs en 1881, et ce chœur reste la dernière forme que j'aie donnée à ma Montagne Chauve.Rimsky-Korsakov termine le travail
Après ma mort, mon ami Rimsky-Korsakov reprend la version de Sorochyntsi et en fait une fantaisie pour orchestre, en 1886. Elle est jouée pour la première fois à Saint-Pétersbourg, à la mi-octobre 1886, même si une source donne une autre date, ce qui peut tenir au calendrier employé. Le public l'adore tout de suite, et la pièce devient un grand favori des concerts. Il faut pourtant être honnête : certains spécialistes disent que c'est surtout une nouvelle œuvre de Rimsky-Korsakov, bâtie sur ma dernière version.Ce que tu entends dans l'orchestre
Rimsky-Korsakov a prévu un orchestre bien fourni, avec piccolo, trombones, tuba, harpe et une grosse caisse pour faire trembler le sol. Il y ajoute une cloche tubulaire, dont le son grave et solennel annonce la fin de la nuit. C'est aussi lui qui choisit de conclure par une musique tirée d'un air de Gritsko dans mon opéra Sorochintsy Fair. L'ensemble dure environ douze minutes, et à la fin on a vraiment l'impression que le jour se lève sur les sorcières.Mon original attend jusqu'en 1968
Ma version de 1867 est restée dans l'ombre pendant très longtemps, puisqu'elle n'a été publiée qu'en 1968. C'est Georgiy Kirkor qui l'a éditée, presque un siècle après que je l'avais écrite. Ensuite, en 1940, Leopold Stokowski en fait un arrangement pour le film Fantasia de Disney, avec une orchestration plus proche de la mienne. On y voit Chernobog, le « dieu noir » des légendes slaves, souvent représenté comme un bouc, et la nuit se termine avec l'Ave Maria de Schubert.---
Voilà, tu connais maintenant le long chemin de mes sorcières, depuis un simple projet d'opéra jusqu'à la salle de concert. Je n'ai jamais entendu cette musique jouée de mon vivant, et je trouve touchant qu'elle résonne aujourd'hui dans tant d'orchestres. Après ma mort, Rimsky-Korsakov a repris mes dernières pages pour en tirer la version que l'on joue le plus souvent, avec sa fin paisible. Alors, est-ce que ça t'a plu de découvrir les coulisses de Night on Bald Mountain ? Il reste pourtant bien d'autres facettes à explorer dans cette œuvre, comme la version de 1867 que j'avais écrite à l'origine ou la manière dont elle a traversé le siècle suivant. Si l'envie te prend d'aller plus loin, clique sur les liens proposés sur cette page pour poursuivre ton exploration de Night on Bald Mountain. Je te laisse écouter la nuit des sorcières d'une oreille neuve, en sachant maintenant tout le chemin qu'elle a parcouru.
