Minuit pile avec la Danse macabre de Saint-Saëns
Les coulisses
Danse macabre, Op. 40

Je suis Camille Saint-Saëns, et je te raconte ici l'histoire de ma Danse macabre. Tu vas découvrir comment une mélodie pour voix et piano, écrite en 1872, est devenue un poème symphonique où un violon solo mène le bal des squelettes. Sur ce site, mes confrères et moi t'apprenons aussi à reconnaître nos œuvres dès les premières notes, alors n'hésite pas à te lancer avec l'entraînement quand l'envie te prendra.
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Un poète me glisse un texte sous le nez
Tout commence en 1872, quand je mets en musique un poème de Henri Cazalis. Ce n'est pas encore une pièce d'orchestre, seulement une mélodie pour une voix et un piano. Le texte raconte des squelettes qui dansent la nuit, et j'avoue que le sujet m'a tout de suite plu. Je n'ai pas écrit les vers, mais je m'en suis servi sans scrupule.Une danse dont personne ne sait d'où vient le nom
Le titre fait référence à la danse macabre, une vieille image du Moyen Âge où la Mort fait danser tout le monde, des rois comme des paysans. Quant à l'origine du mot « macabre », les spécialistes ne sont pas d'accord. Certains pensent à une danse des Maccabées, un nom latin, d'autres à un mot arabe qui voudrait dire « cimetières ». Je laisse la querelle aux érudits, parce que mon travail à moi, c'est de faire danser les morts.Je prends exemple sur Liszt
Dans ces années-là, j'étais conquis par le poème symphonique, cette forme inventée par Franz Liszt. Il s'agit d'une pièce d'orchestre en un seul mouvement qui raconte une histoire sans prononcer un mot. J'avais commencé avec Le Rouet d'Omphale en 1871, et la Danse macabre est devenue la plus connue de toutes mes pièces de ce genre. Je n'avais pas encore l'âge de la sagesse, mais j'avais déjà l'âge des idées macabres.Le violon prend la place du chanteur
En 1874, je reprends ma mélodie et je la transforme en pièce pour orchestre. La voix disparaît, et c'est un violon solo qui chante à sa place. Le manuscrit porte la date d'octobre 1874, ce qui m'a laissé quelques mois pour peaufiner mes squelettes avant de les présenter au public. Un violon peut être très éloquent, surtout quand il joue le rôle de la Mort en personne.Un orchestre bien garni pour une soirée de fantômes
Pour cette nuit, j'ai réuni beaucoup de monde : un piccolo tout aigu, des trombones, un tuba, des timbales et un triangle. J'y ai ajouté une grosse caisse et des cymbales pour que les tombes tremblent un peu. Chaque instrument a son petit rôle dans le cortège, et rien n'est là pour faire de la figuration. Cette palette de couleurs me permet de passer en quelques secondes du chuchotement au grand tapage.Une première soirée plutôt fraîche
La création a lieu le 24 janvier 1875 au Théâtre du Châtelet, à Paris, sous la direction d'Édouard Colonne. Je dois te dire que le public n'a pas fait la fête, et que l'accueil a été mauvais. Certains récits parlent plutôt de critiques mitigées, donc je te laisse choisir la version qui te console le mieux. Ce soir-là, je n'étais certainement pas le compositeur le plus détendu de Paris.Les critiques n'ont pas aimé mes os
On a reproché à mon Dies irae d'être déformé, comme si j'avais abîmé un vieux chant respectable. On a aussi parlé de horribles grincements à propos du violon, et le xylophone n'a pas été mieux traité. Pourtant, c'était exactement l'effet que je cherchais : une musique qui ne soit pas tout à fait confortable. J'avais dédié l'œuvre à Caroline Montigny-Rémaury, et j'espère qu'elle l'a mieux reçue que certains critiques.Une année chargée, et pas seulement en musique
En 1875, je me marie avec Marie-Laure Truffot, et ce mariage ne sera pas heureux. Je suis alors organiste à La Madeleine, un poste que je quitterai en 1877. J'étais aussi vice-président de la Société Nationale de Musique, fondée en 1871, pour défendre les compositeurs français de mon temps. Entre les cérémonies, les réunions et les soucis de famille, mes squelettes étaient parfois la compagnie la plus gaie.Les violonistes finissent par s'habituer
Avec les années, le public a changé d'avis, et la Danse macabre est devenue une pièce de concert très aimée. J'ai fini par remarquer que les violonistes ne voulaient plus de cordes aiguës accordées autrement qu'en mi bémol. Ce que je leur avais imposé comme une étrangeté était devenu pour eux une habitude, voire un plaisir. Et l'idée des os qui s'entrechoquent au xylophone, je l'ai gardée pour le mouvement « Fossiles » du Carnaval des animaux.Une pièce qui change de costume
Franz Liszt lui-même en a fait une transcription pour piano seul, et Ernest Guiraud en a tiré une version à quatre mains. J'ai moi-même arrangé la pièce pour deux pianos, puis pour violon et piano en 1877. En 1942, Vladimir Horowitz a remanié la transcription de Liszt, et c'est cette version-là qu'on joue le plus souvent aujourd'hui. Le cinéma et la danse s'en sont aussi emparés, avec le court métrage de Dudley Murphy en 1922, Anna Pavlova sur scène, et même le générique de la série britannique Jonathan Creek.---
Voilà, l'histoire de ma Danse macabre touche à sa fin, et je garde un souvenir très vif de cette nuit où les squelettes ont fini par trouver leur public. Elle a commencé en 1872 comme une simple mélodie, et il m'a fallu quelques années pour qu'elle devienne cette danse que tu connais. Je me dis parfois que les morceaux ressemblent un peu aux gens : on ne sait jamais très bien ce qu'ils deviendront une fois lâchés dans le monde. As-tu aimé découvrir les coulisses de ma Danse macabre ? Si c'est le cas, sache qu'il reste encore beaucoup à explorer autour de cette œuvre. Tu peux par exemple t'intéresser à ce qu'elle est devenue après moi, ou encore à la manière dont chaque instrument y joue son rôle. Je t'invite donc à cliquer sur les liens proposés sur cette page, pour poursuivre ta découverte de ma Danse macabre à ton rythme. Et si tu l'écoutes une nouvelle fois, tends l'oreille jusqu'au bout : tu verras que le coq n'a pas encore dit son dernier mot.
