Une visite guidée avec les Pictures at an Exhibition de Mussorgsky
X. The Great Gate of Kiev
Pictures at an Exhibition

Modest Mussorgsky, c'est moi, et je m'apprête à t'expliquer X. The Great Gate of Kiev, le finale de mes Pictures at an Exhibition. Tu vas entendre comment mes cloches de piano et mon chant solennel bâtissent la porte de Kiev que Hartmann avait dessinée, mais que personne n'a jamais construite. Sur ce site, mes confrères et moi t'apprenons aussi à reconnaître nos pièces au détour d'une écoute, et l'entraînement t'attend si l'envie te prend de t'y essayer.
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Un piano, dix doigts et toute une ville
Pour écouter X. The Great Gate of Kiev, tu n'as qu'un seul instrument à repérer : le piano, puisque j'ai écrit toute ma suite pour piano seul. Quand tu entends des cloches sonner à toute volée, ne cherche pas de clocher dans la salle : ce sont des gammes que je fais courir sur le clavier pour les suggérer. Tends aussi l'oreille aux accords larges et solennels, qui donnent l'impression d'un cortège avançant avec toute la dignité du monde. Si tu entends un jour cette page à l'orchestre, c'est sans doute l'arrangement de Maurice Ravel, commandé par Serge Koussevitzky en 1922, alors que moi, je n'avais que mes deux mains, et il a bien fallu que ça suffise.Une porte qui n'a jamais eu de gond
J'ai donné ce titre à ma pièce parce qu'elle part d'un dessin de mon ami Viktor Hartmann : le projet d'une porte monumentale à Kiev. Cette porte devait rappeler que le tsar Alexander II avait échappé à un attentat le 4 avril 1866. Le projet avait gagné un concours, mais la porte n'a jamais été construite, et il n'en reste que le dessin. Alors, devant ce dessin, j'ai décidé de la bâtir moi-même, avec des notes à la place des pierres, et c'est la seule maçonnerie dont je sois capable.Un rondo, ou l'art de repasser sous la même arche
Pour cette page, j'ai choisi la forme du rondo, où un thème principal revient encore et encore, ce qui convient bien à une porte qu'on regarde sous plusieurs angles. Si on met des lettres dessus, cela donne ABAB, puis CADA : A est le thème qui revient toujours, et les autres lettres sont des détours que je lui fais faire. J'ai noté en tête « Allegro alla breve. Maestoso. Con grandezza », autrement dit un mouvement allant, majestueux et plein de grandeur, qui se compte en deux grands temps. Je vais maintenant te raconter les sections une par une, pour que tu ne te perdes pas en chemin.Section 1 : On ouvre les battants, tout le monde se tient droit
Je commence par ABAB, en mi bémol majeur, avec le thème principal posé en grands accords, comme une fanfare qui serait jouée au piano. Vient ensuite le thème secondaire, plus recueilli, qui s'appuie sur un chant de baptême de la tradition orthodoxe russe. Le thème principal revient, puis le chant se fait entendre une seconde fois, comme si on repassait sous l'arche pour la regarder de plus près. Le tempo reste majestueux du début à la fin de cette première partie, et personne ne songe à se dépêcher.Section 2 : Les cloches prennent la parole
Avec la lettre C, la couleur change, et je laisse les gammes évoquer un carillon qui s'installe au-dessus de la ville. Après les gros accords, tu sens l'espace s'ouvrir, un peu comme quand on lève la tête vers le haut des tours. Ce passage joue le rôle d'une respiration, avant que la grandeur ne reprenne ses droits. Écoute comment un piano, avec ses cordes et ses marteaux, arrive tout de même à faire sonner l'air.Section 3 : Le thème revient, un peu plus costaud
Quand A revient, tu le reconnais tout de suite, et c'est le plaisir du rondo : on retrouve quelqu'un qu'on connaît déjà. Je ne le rejoue pas tout à fait comme au début, je l'épaissis et je lui donne plus de poids. La solennité du tempo ne bouge pas, mais la musique prend de l'assurance. C'est le moment où cette porte, qui n'existe nulle part, commence vraiment à se dessiner devant toi.Section 4 : Un dernier détour avant la sortie
Avec D, je m'éloigne encore du thème principal, comme un visiteur qui fait un ultime tour de la salle avant de partir. L'atmosphère devient plus tendue, et on sent qu'il se prépare quelque chose de grand. Je prends volontairement mon temps, parce que l'effet final n'en sera que plus fort. Écoute comme l'attente s'accumule, note après note, jusqu'à ce que le retour du thème devienne presque une libération.Section 5 : La porte est enfin construite
Pour finir, A revient une dernière fois, et là je demande au clavier tout ce qu'il peut donner. Les cloches et les grands accords se mêlent, toujours en mi bémol majeur, dans une grandeur qui remplit toute la pièce. Cette porte que Kiev n'a jamais bâtie existe enfin, le temps de quelques minutes de musique. Je ne pouvais pas rêver de meilleure façon de clore ma suite, et toi, tu n'as plus qu'à lever la tête.À toi de franchir la porte
Maintenant, c'est à ton tour de passer sous cette arche : appuie sur play et laisse la musique t'envahir. Pendant que tu écoutes, garde en tête ce piano qui joue tout seul, ces cloches qui sonnent et ce thème qui revient comme un vieil ami. Tu verras que ce rondo se suit sans effort, même si tu ne connais pas une seule note de solfège. J'espère que ma Great Gate of Kiev t'émouvra autant que cela m'a ému de la composer !---
Voilà, tu viens de parcourir avec moi la dernière page de mes Pictures at an Exhibition, et j'espère que X. The Great Gate of Kiev t'a laissé l'envie d'y retourner. Alors, ce guide d'écoute de X. The Great Gate of Kiev, il t'a plu ? Quand les cloches s'éteignent et que la porte de Hartmann, celle qui ne fut jamais construite, se referme dans le silence, j'aime penser que le visiteur repart un peu changé. Et pourtant, il reste beaucoup à découvrir dans cette suite. Chaque tableau a sa couleur, son histoire et ses petits secrets, et il y a même des pages dont personne ne sait vraiment quelle image se cache derrière. Je te laisse donc cliquer sur les liens proposés pour poursuivre ta visite des Pictures at an Exhibition à ton rythme. Prends ton temps, comme devant un tableau qu'on aime, et reviens quand l'envie te prend : la porte reste ouverte.
