Un soupirant discret avec la Serenade (Ständchen) de Schubert
Les coulisses

Ständchen ("Leise flehen meine Lieder"), No. 4 of Schwanengesang, D. 957

Schubert raconte les coulisses de l'œuvre « Serenade (Ständchen) »
Je suis Franz Schubert, et voici l'histoire de ma Serenade (Ständchen). Tu vas apprendre comment ce chant de ma dernière année est entré dans un recueil dont je n'ai pas choisi le nom, Schwanengesang, que l'éditeur Haslinger lui a donné après ma mort. Sur ce site, mes confrères et moi t'apprenons aussi à reconnaître nos œuvres au moment où tu les entends, et je t'invite à  tenter l'entraînement .
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Un critique qui écrit des poèmes

Les mots de ce Ständchen ne sont pas de moi, ils viennent de Ludwig Rellstab, un poète qui était aussi critique musical. Il les a écrits entre 1821 et 1824, bien avant que je m'en occupe. Je trouve touchant qu'un homme dont le métier était de juger la musique des autres ait fourni les vers qui m'ont donné envie d'en écrire. Ça rappelle ces arbitres de football qui, un soir, se mettent à marquer des buts.

Cinq strophes, et un ciseau

Le poème a paru à Berlin en 1827, dans le premier petit volume des Gedichte de Rellstab. Il comptait cinq strophes, et je ne me suis pas gêné pour les réarranger à ma façon. Pour la dernière, j'ai écrit une musique différente, parce que le moment où tout bascule ne pouvait pas sonner comme le début. Mettre en musique un poème, c'est un peu comme meubler une maison qu'on n'a pas bâtie : on déplace ce qu'il faut pour que ça tienne debout.

Chanter debout sous la fenêtre

Le mot Ständchen vient d'une idée très simple : à l'origine, c'était un chant qu'on chantait debout. Imagine quelqu'un planté sur le trottoir, la tête levée vers une fenêtre, qui ne sait pas du tout ce qui va se passer ensuite. C'est exactement cette incertitude que je voulais, car la nuit de cette chanson n'est pas paisible. Elle est pleine d'attente, et personne, ni le chanteur ni moi, ne sait si la fenêtre s'ouvrira.

Mon année la plus chargée

J'ai écrit ce Ständchen en août 1828, pendant la dernière année de ma vie. Ma santé déclinait, et pourtant je n'ai jamais travaillé avec autant de force. Au même moment, je composais la Messe en mi bémol, le Quintette à cordes en do majeur et mes trois dernières sonates pour piano. Quand je relis cette liste, je me dis que mon corps a dû se demander pourquoi je ne lui accordais aucun congé.

Mon seul grand concert

Quelques mois plus tôt, le 26 mars 1828, j'avais enfin donné un concert entièrement consacré à mes œuvres. Ce fut le seul de toute ma vie, et il a réussi, à la fois sur le plan artistique et sur le plan financier. Je garde ce souvenir précieusement, parce que les succès de ce genre étaient rares dans mon existence. Cette soirée m'a sans doute donné l'élan dont j'avais besoin pour écrire tout ce qui a suivi à l'automne.

Une chanson parmi quatorze

Ce Ständchen est la quatrième des sept mélodies sur des poèmes de Rellstab qui ouvrent le recueil connu aujourd'hui sous le nom de Schwanengesang. Viennent ensuite six mélodies sur des textes de Heine, puis une dernière, « Die Taubenpost », sur un poème de Seidl. Les chansons ont été écrites entre août et octobre 1828, et chacune a son propre petit monde. Pourtant, en les enchaînant, on entend une même ombre qui passe d'une page à l'autre.

Qui a rangé mes chansons ?

En octobre 1828, j'ai proposé les chansons sur des poèmes de Heine à un éditeur de Leipzig, comme un ensemble à part. C'est plus tard que Haslinger a tout réuni dans un seul recueil et ajouté « Die Taubenpost » en quatorzième position. Savoir si je voulais vraiment que cette chanson-là en fasse partie, personne ne peut l'affirmer. On discute d'ailleurs encore pour savoir si cet ensemble forme un vrai cycle de mélodies, et je laisse volontiers la dispute aux spécialistes.

Ce que je n'ai jamais entendu publié

Je suis mort à Vienne le 19 novembre 1828, à trente et un ans, chez mon frère Ferdinand. La cause officielle était la typhoïde. C'est quelques mois plus tard, en 1829, que Haslinger a publié le recueil à Vienne. Je n'ai donc jamais tenu entre les mains ces pages imprimées, et j'avoue que ça me chagrine un peu.

Un titre que je n'ai pas choisi

Le nom Schwanengesang, « chant du cygne », n'est pas de moi mais de Haslinger. Ce mot désigne traditionnellement la dernière œuvre d'un artiste, et l'éditeur voulait visiblement présenter ces chansons comme mon testament. J'avais pourtant donné moi-même un titre à chaque chanson, et le Ständchen portait déjà le sien. C'est un peu comme si on avait accroché un grand panneau d'adieu sur une porte que je pensais laisser entrouverte.

Le piano de Liszt reprend la nuit

Liszt a transcrit tout le Schwanengesang pour piano seul, en changeant l'ordre des chansons et en modifiant la texture du piano. Sa version du Ständchen est devenue la plus célèbre des adaptations, et elle a plu tout de suite, souvent jouée en concert ou en bis. On l'a aussi arrangée pour beaucoup d'autres instruments, la guitare y compris, ce qui ferme joliment la boucle. Quant à moi, je termine la chanson en ré mineur, comme si la nuit, après cet éclat de lumière, reprenait doucement sa place.
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Voilà, tu connais maintenant l'histoire de ma Serenade (Ständchen), et j'espère qu'elle t'a plu. Cette soirée de 1828 était pourtant pleine d'inquiétude, et c'est peut-être pour cela que la chanson touche encore autant. Un homme chante tout bas sous une fenêtre, sans savoir si on lui répondra, et je trouve que cette incertitude reste ce qu'il y a de plus humain dans ma musique. Il reste d'ailleurs bien des choses à découvrir autour de ce Ständchen. Tu peux par exemple écouter comment Liszt l'a transcrit pour piano seul, ou comment la guitare s'en est emparée à son tour. Tu peux aussi découvrir la place qu'il occupe dans le Schwanengesang, un recueil dont je n'ai même pas choisi le titre. Alors clique sur les liens proposés, et prolonge un peu cette promenade nocturne.