Sabres et tutus avec Gayane de Khachaturian
Les coulisses
Gayane, ballet in four acts (1942)

Je suis Aram Khachaturian, et je te raconte ici l'histoire de mon ballet Gayane. Tu vas découvrir comment un ballet situé dans une ferme collective, qui n'a connu qu'un succès modeste, a fini par offrir au monde une Sabre Dance que presque tout le monde a déjà entendue. Mes confrères compositeurs et moi t'apprenons aussi, sur ce site, à reconnaître nos pièces dès les premières notes, alors essaie l'entraînement dès que l'envie te prend.
---
Un Arménien né en Géorgie, ça commence bien
Je suis né le 6 juin 1903 près de Tiflis, en Géorgie, alors que je suis arménien. Autant te dire que, dès le départ, mon état civil demandait déjà un petit commentaire. Cette double appartenance m'a suivi toute ma vie. Gayane en est un bon exemple, mais ce ballet a d'abord porté un tout autre nom.Le bonheur, premier du nom
À l'origine, ce ballet s'appelait Happiness, et je l'ai commencé autour de 1939. Cette année-là, j'ai passé une bonne partie de mon temps en Arménie à étudier les traditions populaires, un peu comme un cuisinier qui goûte les recettes dans les villages avant de se mettre aux fourneaux. Les chants et les danses que j'y ai entendus ont nourri toute la partition. Mais Happiness n'allait pas rester tel quel, car les circonstances ont vite demandé autre chose.Un chantier en pleine tempête
Entre 1941 et 1942, j'ai repris Happiness pour en faire Gayane, un ballet en quatre actes. Konstantin Derzhavin a écrit le livret, et Nina Anisimova s'est chargée de la chorégraphie. Nathan Altman a dessiné les décors, tandis que Tatyana Bruni a imaginé les costumes. Tout ce monde travaillait pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui ne simplifiait pas les répétitions.Une première loin de chez soi
La compagnie du Kirov avait été évacuée à Perm, qui s'appelait alors Molotov, et c'est là que le ballet a pris vie. Natalia Dudinskaya dansait Gayane, et Konstantin Sergeyev dansait Armen. Imagine un théâtre de province qui voit débarquer d'un coup l'une des plus grandes troupes du pays : l'ambiance devait être particulière. Les sources ne s'accordent pas sur le jour exact de la première, mais tout le monde dit décembre 1942.Une ferme, une épouse et un petit souci
L'histoire se déroule dans une ferme collective, un kolkhoze, ce qui n'est pas le décor le plus courant pour un ballet. Gayane y est mariée à un homme qui ne la rend pas très heureuse, et tu te doutes que cela va lui causer quelques tracas. Je ne te dirai pas ce qu'elle apprend un jour sur lui, parce que je préfère te laisser la surprise. Sache seulement que la musique ne manque pas de raisons de s'emballer.Onze heures pour une danse devenue mondiale
Selon la légende, le directeur du Kirov m'a réclamé une danse de plus, et j'aurais écrit la Sabre Dance en onze heures. On raconte aussi qu'elle aurait été orchestrée, mise en scène et répétée en deux jours, mais je te la livre comme une histoire, pas comme un certificat. En 1963, j'ai décrit cette danse comme un enfant turbulent et bruyant de ma famille musicale. J'ai même ajouté que je ne l'aurais sans doute pas écrite si j'avais su à quel point elle deviendrait célèbre.Quand le rock s'empare de mon sabre
En 1968, le groupe Love Sculpture a sorti une version rock de la Sabre Dance. Elle est montée jusqu'à la cinquième place des classements britanniques. Une danse écrite pour un théâtre de ballet se retrouvait ainsi parmi les chansons du moment, à ma grande surprise. Cela prouve qu'une bonne mélodie sait voyager, même quand on la change complètement d'habits.Un orchestre qui n'a pas peur de faire du bruit
La partition demande un grand orchestre, avec un saxophone, une section de percussions très fournie, deux harpes et un célesta. J'y ai aussi mis deux instruments arméniens, le doli et le daira, pour que la couleur du pays soit bien présente. En 1943, j'ai tiré moi-même trois suites d'orchestre du ballet, afin que ces danses puissent vivre au concert. Le ballet complet n'a connu qu'un succès modéré, alors que les suites ont trouvé un public bien plus large.Des cordes seules et un voyage dans l'espace
Dans le ballet, il y a aussi un Adagio écrit pour les cordes seules, sans vent ni percussion. Il est lent et planant, comme si l'on passait d'une piste de danse à un ciel étoilé. En 1968, Stanley Kubrick l'a choisi pour son film 2001: A Space Odyssey. Je n'avais évidemment pas songé à l'espace en écrivant pour une ferme collective.Des prix, des retouches et la suite de ma route
En 1943, Gayane m'a valu un prix Staline de première classe. Cinq ans plus tard, en 1948, les autorités soviétiques m'ont critiqué comme compositeur formaliste, et j'ai dû renoncer au formalisme. J'ai ensuite retouché le ballet en 1952, puis encore en 1957, et l'intrigue n'est pas restée la même d'une version à l'autre. Entre-temps, j'ai composé le ballet Spartacus, de 1950 à 1954, mais ça, c'est une autre histoire.---
Voilà, tu connais maintenant le chemin que Gayane a parcouru, de Happiness jusqu'aux salles de concert. Alors, as-tu aimé découvrir l'histoire de ce ballet ? Quand j'y repense, je suis touché de voir qu'une musique achevée en pleine guerre continue de voyager aussi loin. Elle a même fini par échapper à son auteur. En 1963, j'ai dit de la Sabre Dance que c'était l'enfant turbulent de ma famille musicale, et que je ne l'aurais sans doute pas écrite si j'avais su quel succès elle aurait. Il reste pourtant beaucoup de choses à explorer dans Gayane. Il y a l'Adagio, écrit pour les cordes seules, que Stanley Kubrick a choisi pour son film 2001: A Space Odyssey en 1968. Il y a aussi les autres danses des suites de concert, comme The Mountaineers, Lullaby ou Armen's Variation, qui racontent chacune un tout autre petit monde. Et si l'intrigue du kolkhoze et de ses contrebandiers t'a intrigué, tu peux encore en découvrir bien des détails. Pour continuer ton voyage, je t'invite à cliquer sur les liens ci-dessous. Tu y trouveras de quoi écouter, lire et approfondir Gayane à ton rythme.
